«Faux départs»: l’amour en roue libre

Pendant le tournage des scènes de baise semi-explicites, le fait que les acteurs Antoine Pilon et Catherine Brunet forment un vrai couple a permis d’éviter (en partie) les malaises et les débordements.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pendant le tournage des scènes de baise semi-explicites, le fait que les acteurs Antoine Pilon et Catherine Brunet forment un vrai couple a permis d’éviter (en partie) les malaises et les débordements.

Rompu à l’écriture de romans et de pièces de théâtre, le prolifique et grinçant auteur Jean-Philippe Baril Guérard fait, avec la websérie Faux départs, un premier tour de piste dans la scénarisation. Au fil de huit courts épisodes disponibles gratuitement dès mercredi sur Tou.tv, il tisse une comédie dramatique aigre-douce plus cynique et charnelle que romantique, bien de son époque.

Faux départs met en scène deux mi-vingtenaires en roue libre, qui virevoltent chacun sur des parcours personnels et professionnels sinueux. Ugo (Antoine Pilon), un sympathique tombeur slash manipulateur, débarque à peine de l’avion après avoir parcouru le monde dans un classique voyage avec sac à dos. Rapidement, il croise Clara (Catherine Brunet), une ancienne cycliste de haut niveau déchue, amère, et aussi caustique qu’Ugo.

La série, campée très souvent dans la boutique de réparation de vélos où bosse Clara, montre donc avec un habile mélange de cynisme et de passion les rapprochements des deux millénariaux écorchés. « Essaie pas de jouer au plus sauvage avec moi, tu gagneras pas », lance même le personnage de Catherine Brunet à Antoine Pilon — qui sont un couple à la ville.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'auteur Jean-Philippe Baril Guérard

« On m’avait commandé une comédie romantique. Finalement, j’ai raté ma shot », dit Baril Guérard en rigolant. Pour ce projet, il a travaillé avec la boîte de production Passez Go (Le chalet, L’Académie, Quart de vie) qu’il estime, et dont la touche trouve aussi grâce aux yeux de Brunet et Pilon.

Inspiré par la série américaine You’re the Worst, le volubile Jean-Philippe Baril Guérard reprend aussi avec Faux départs un thème qui lui est cher, soit la performance. Son premier roman, Sports et divertissements, s’inspirait d’une jeune comédienne « en train de dominer tout le monde » — inspirée librement, d’ailleurs, de Catherine Brunet. Son second, Royal, proposait le récit d’un avocat voulant le meilleur stage possible dans le plus grand cabinet, alors que le plus récent Manuel de la vie sauvage met en scène un entrepreneur « qui veut tout réussir ».

« Je suis fasciné par la compétition, la performance, et je ne l’avais pas encore exploité du point de vue sportif, explique Baril Guérard, qui est aussi comédien. Le sport, c’est le milieu où la performance est le plus assumée, évidente et encouragée. On permet aux gens d’exprimer de façon complètement ouverte leur esprit de compétition. […] Mais quand tu investis tout dans un projet et que finalement ça chie, qu’est-ce que tu fais ? On n’a rien sur quoi se rabattre. »

C’est l’une des trames qui expliquent les failles qui traversent Clara et Ugo — lui qui a tout abandonné après avoir passé son barreau. Et qui fait d’eux des personnages riches, quoiqu’un peu corrosifs.

« Moi, j’aime pas ça, les personnages sympathiques, tranche l’auteur de Faux départs. C’est tellement plus facile d’écrire des histoires avec des tas de marde, de faire sortir le mauvais. Ça crée du conflit. Et ce que j’aime, c’est découvrir la petite parcelle de beauté dans toutes ces couches-là de darkness, si tu veux. »

Catherine Brunet a beaucoup aimé son expérience de tournage pour cette série Web, notamment en raison du ton. « Quand on essaie de plaire à tout le monde, ça fait triper personne. C’est beige, et les gens plient leur linge en l’écoutant », lance-t-elle.

Scènes de baise

Faux départs est loin d’être beige, ne serait-ce que d’un point de vue strictement visuel, car la réalisation et la direction photo proposent des plans efficaces, des ambiances chaudes et naturelles.

C’est une approche qui, en plus de faciliter et d’accélérer le tournage, cadre bien avec les scènes de baise semi-explicites mais passionnées qui pavent les huit épisodes. C’est d’ailleurs de cette façon que s’ouvre le tout premier segment de la série.

C’est là un angle d’attaque qui est loin d’être superficiel, croient les deux comédiens. « C’est ce qui les unit à la base, croit Catherine Brunet. Tsé, on est la première génération à être pognée avec… pas tous ces dilemmes-là. Mais moi, ma mère à mon âge, elle avait deux enfants et elle était settée. Alors qu’aujourd’hui, à 27 ans, on est encore des bébés, on ne sait pas où on s’en va, on ne sait pas si on veut se caser. On es-tu lesbienne, ou bi, ou whatever ? Je pense que Faux départs, c’est aussi beaucoup là-dessus. Est-ce que je suis un adulte ? Est-ce que je suis en train d’en devenir un ? »

Le mot « aujourd’hui » revient aussi dans les propos d’Antoine Pilon, 26 ans, qui accepte volontiers l’idée qu’il y a là une piste générationnelle, et donc d’une certaine façon moderne.

« Il y a quelque chose de très le fun et de très actuel dans cette sexualité, qui est montrée à travers ces scènes sans pudeur, complètement crues et des fois un peu — c’est un très mauvais adjectif — explosives, croit Pilon. C’est pas voulu choquant, mais ça choque d’une certaine manière. T’es confronté à la gratuité de la sexualité aujourd’hui, et à sa beauté aussi. Évidemment, c’est porté par des raisons dramatiques, mais il y a quand même quelque chose de fort à voir juste du monde tout nu, fourrer, et qui est le fun à intégrer dans un truc aussi actuel que Faux départs. »

Moi, j’aime pas ça, les personnages sympathiques. C’est tellement plus facile d’écrire des histoires avec des tas de marde, de faire sortir le mauvais. Ça crée du conflit. Et ce que j’aime, c’est découvrir la petite parcelle de beauté dans toutes ces couches-là de darkness, si tu veux.

 

Jean-Philippe Baril Guérard ajoute toutefois que, lors du travail en amont, quelques scènes ont été retranchées parce qu’elles ne faisaient pas avancer l’action. « Je trouve que la sexualité, c’est une façon formidable de révéler la relation entre les personnages, leur personnalité, dit-il. Mais on s’est assis, on s’est demandé ce qui était nécessaire. Et ce qui m’a beaucoup aidé, c’est qu’on a une actrice sur le plateau, une productrice, une réalisatrice… Il y avait beaucoup de filles pour lever le drapeau. Et en plus, je suis gai, ça fait que je sais que je ne suis pas en train de me faire plaisir. »

Et même dans le tournage des scènes, le fait que Brunet et Pilon forment un vrai couple a aussi permis d’éviter (en partie) les malaises et les débordements. « C’était quand même particulier », admet Antoine. « Mais il n’y avait aucun risque de #MeToo entre nous », résume Catherine.

Suite ?

Si Faux départs peut vivre comme un tout fermé, Jean-Philippe Baril Guérard a tout de même offert une fin qui permet que l’aventure se poursuive une deuxième saison. Sans vouloir mettre la charrue devant les bœufs, l’auteur a déjà plusieurs idées, voire quelques pages de brouillon déjà écrites.

Baril Guérard se réjouit de voir Tou.tv mettre à son programme des séries comme la sienne, ou Fourchette et La règle de 3. « Ça crée un beau précédent, croit Pilon, qu’on a aussi vu dans Demain des hommes. Ça va ouvrir la porte à un futur de fictions variées. »

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