«Hippocrate»: quand les internes font ce qu’ils peuvent

En avant-plan: Louise Bourgoin (Chloé Antovska), Zacharie Chasseriaud (Hugo Wagner) et Alice Belaidi (Alyson Lévèque) dans <em>Hippocrate</em>.
Photo: Canal + international En avant-plan: Louise Bourgoin (Chloé Antovska), Zacharie Chasseriaud (Hugo Wagner) et Alice Belaidi (Alyson Lévèque) dans Hippocrate.

Le cinéaste français Thomas Lilti a un profil très particulier dans son milieu : pendant quelques années, il a mené de front une carrière médicale et cinématographique.

Ce double parcours professionnel se reflète dans sa filmographie, qui comprend le récent Première année (2018), une incursion dans la jungle des admissions à l’école de médecine, Médecin de campagne (2016), qui racontait la douloureuse passation de la pratique rurale d’un docteur bien connu dans son coin à une nouvelle venue, et Hippocrate (2014), le film qui l’a fait connaître auprès de la critique et du public, une chronique des premiers pas professionnels de jeunes médecins dans un hôpital.

Lilti s’est inspiré de la trame de cet opus pour créer sa première télésérie, sans pour autant ramener la même galerie de personnages ni les mêmes décors. Ceux qui ont vu le film reconnaîtront dans les intrigues et les protagonistes de la série certains motifs présents dans le long métrage. Toutefois, même s’il reste dans une veine résolument réaliste, le cinéaste nous emmène cette fois sur d’autres terrains.

Les huit épisodes de la première saison de ce drame anti-spectaculaire et très peu romantique (quoique…) produit par Canal + raconte le quotidien pas banal de quatre médecins encore en apprentissage. Ceux-ci se retrouvent responsables du département de médecine interne d’un hôpital de la banlieue parisienne, ses médecins titulaires ayant été mis en quarantaine pour avoir été en contact avec un patient, depuis décédé, atteint d’un virus d’origine inconnue.

Ainsi, Hugo, fils de la patronne à l’hôpital, assez confiant en ses capacités et séducteur à ses heures, et Alyson, première de classe pas très sûre d’elle, découvrent assez vite, dès leur première journée d’internat, qu’ils ne pourront compter que sur eux-mêmes (et le soutien de leurs répondants, joignables seulement par téléphone) pour traiter les patients du service.

Ils sont guidés dans leurs premiers pas très concrets par Chloé (Louise Bourgoin, qui s’est fait connaître dans le rôle d’Adèle Blanc-Sec), une interne « senior » de quatrième année, très organisée et bourreau de travail, qui entretient une liaison secrète avec le docteur Simoni (Eric Caravaca), le chef du service, lui aussi en quarantaine. À ces trois recrues finit par se joindre le FFI (faisant fonction d’interne) Arben (Karim Leklou), un médecin formé en Albanie qui doit compléter sa formation pratique et qui, jusqu’alors, était confiné au département de médecine légale.

On suit le cheminement de ce quatuor forgé par l’urgence de la situation, soumis à une pression intense parce que laissé à lui-même dans un hôpital déjà en surcapacité et en manque de personnel quand la moitié de celui-ci n’est pas confinée à résidence…

Comme dans ses œuvres précédentes, Lilti propose une vision très réaliste et sobre de la vie hospitalière, qui détonne avec ce qu’on voit souvent dans les drames médicaux américains, comme Dre Grey, Dr House et, plus récemment, Le bon docteur. Le suspense est tout de même présent dans les intrigues autour de patients aux prises avec des maux dont on doit déceler l’origine ou dont on connaît très bien la nature, mais qui n’ont rien à faire dans un département de médecine interne.

Cela étant, la tension est construite de façon moins « démonstrative » et spectaculaire que dans les séries américaines. Le scénariste et réalisateur fait confiance au téléspectateur et fait très peu « d’efforts pédagogiques » pour simplifier ou expliquer le lexique ou les procédures médicales qu’il intègre à l’histoire.

Et il a bien raison, puisqu’on y perd très peu au change, même si on ne comprend pas tout ce qui se dit ou se produit durant ces scènes. Les images et les émotions des personnages parlent d’elles-mêmes.

En parallèle aux récits strictement médicaux, on découvre l’univers singulier et fascinant des internes en médecine, avec leurs traditions pas toujours glorieuses (il faut voir les graffitis à caractère sexuel dans leur salle de repas et de repos…), leurs angoisses de débutants, leur trop grande confiance en eux, parfois même dangereuse, et leur dévouement qui dépasse à l’occasion largement le cadre de leurs fonctions.

À cet égard, une amusante et émouvante histoire de fouille des poubelles de l’hôpital incarne à merveille ce mélange de sentiments contradictoires et vient insuffler une dose comique et humaniste qui manque un peu aux premiers épisodes de la série.

Les trajectoires personnelles des protagonistes occupent, en comparaison avec d’autres productions du genre, une part très modeste du récit. On est loin des interminables histoires de cœur et de cul à la Dre Grey et des angoisses existentielles de l’héroïne d’À la rescousse de Béatrice.

Cela dit, les élans du cœur (au propre comme au figuré, on ne vous en dit pas plus), les remises en question et les craintes de nos médecins en devenir se fondent habilement à la trame narrative et la font parfois évoluer dans des zones un brin « savonneuses », mais pas trop. On doit saluer à cet égard l’interprétation impeccable des principaux acteurs, qui n’en font heureusement jamais trop pour que l’on croie à leur personnage.

Une autre des grandes qualités de cette production est la façon dont sont intégrés dans l’histoire les travers du système de santé de l’Hexagone, qui semble connaître des difficultés semblables à celles du système québécois : le sous-financement des établissements publics, le manque de ressources humaines et l’épuisement du personnel soignant, l’organisation bureaucratique déficiente et les luttes internes entre services, sans oublier les erreurs et les suivis parfois approximatifs des patients…

Hippocrate s’avère donc une très bonne série. C’est d’ailleurs l’avis de l’Association française des critiques de séries, qui l’a récompensée du prix de la meilleure série française pour la saison 2018-2019, devant la quatrième saison du Bureau des légendes et d’Il Miracolo. Elle mérite amplement le détour. Et si c’est trop déprimant pour vous, il sera toujours possible de retourner aux feuilletons de blouses blanches plus légers…

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Hippocrate

Canal + International, deux épisodes en rafale les lundis, 20 h