«Meurtriers sur mesure»: fait divers, fait de société

Billy Taillefer et Hughes Duguay ont été faussement accusés du meurtre de Sandra Gaudet.
Photo: Illico Billy Taillefer et Hughes Duguay ont été faussement accusés du meurtre de Sandra Gaudet.

En mars 1990, à Val-d’Or, se déroule un crime sordide, celui de la jeune Sandra Gaudet, 14 ans, qui est agressée et assassinée avant d’être abandonnée sur le bord d’une route. En replongeant dans les méandres d’une enquête bâclée ayant mené à la condamnation erronée de deux suspects, les créateurs de la série documentaire Meurtriers sur mesure veulent que ce fait divers devienne en quelque sorte un fait de société.

Présentés sur Club illico dès jeudi, les sept épisodes d’une heure de cette série — « réalisée, construite et écrite pour être consommée en rafale », dixit sa productrice Izabel Chevrier — s’attardent aux multiples omissions et manipulations de la preuve dans cette affaire, ainsi qu’à la vision en « tunnel » des autorités policières et judiciaires de presque tous les niveaux.

Au coeur de ce troublant récit se trouvent bien sûr la jeune victime et sa famille, mais aussi deux jeunes hommes de 21 et 23 ans, Hugues Duguay et Billy Taillefer. Ces deux amis proches vivant à Senneterre ont été faussement accusés puis condamnés à perpétuité avant que la commission Poitras n’ébranle les choses en 1998 et que la Cour suprême ne casse le verdict en 2006. Au total, Duguay et Taillefer ont injustement passé 12 ans en prison.

Meurtriers sur mesure se veut un complément au livre du même titre écrit par l’expert en criminologie Jean-Claude Bernheim. La série se présente comme une quête incarnée par le coréalisateur Martin Paquette, qui porte sur ses épaules les nombreuses interrogations soulevées par les incongruités des documents policiers de l’époque.

« Il y a énormément de faits, on s’est appliqué à les décortiquer un par un, doucement, parce que c’est le cumul de tous ces faits-là qui vont faire qu’après le septième épisode, vous allez être totalement indigné, dégoûté, bouleversé », précise Izabel Chevrier, qui admet avoir voulu « casser des objets » devant les injustices auxquelles l’équipe a fait face.

Les deux premiers épisodes, que les médias ont pu visionner mercredi, permettent de revenir presque 30 ans en arrière et s’attardent à démontrer que la police de Val-d’Or, sentant la pression populaire, s’est en quelque sorte arrangée pour trouver des coupables, en laissant à la fois de côté des pistes intéressantes et en se moquant des règles de base de la collecte de preuves.

Alors qu’Hugues Duguay et Billy Taillefer ont accepté de témoigner à la caméra, comme plusieurs des membres de leurs familles, d’autres acteurs de l’époque ont refusé les entretiens. Comme une poursuite au civil contre le procureur général du Québec et la Ville de Val-d’Or est en marche, plusieurs témoins clés se sont aussi abstenus de tout commentaire.

La productrice Izabel Chevrier avoue qu’avec Meurtriers sur mesure, l’équipe a été habitée pendant plus de deux ans par le souhait de trouver le ou les véritables meurtriers de Sandra Gaudet, mais que le résultat ne va pas en ce sens. « On est des producteurs télé, des réalisateurs, des scénaristes, on n’est pas des policiers », tranche Chevrier. Là où elle veut que la série documentaire fasse « oeuvre utile », c’est en éclairant les zones d’ombre du système judiciaire, et en montrant qu’il est possible, au Québec, que des individus innocents se retrouvent pris en étau dans le système des puissants. Et la productrice, troublée de voir que les personnes en position d’autorité qui se sont joué de Duguay et Taillefer n’ont pas été punies, veut que la série fasse bouger les choses.

« Comme société, il faut être responsable, tranche Chevrier. La ministre de la Justice actuelle et la ministre de la Sécurité publique actuelle devraient rappeler les gens responsables, rouvrir le dossier. On peut-tu réanalyser toute cette enquête-là ? Moi, comme citoyenne, j’aimerais ça qu’ils doivent rendre des comptes. Parce qu’à mes yeux, c’est inacceptable. »

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.