Bilingue, le Canada?

Le scénariste Frédéric Choinière et le député Kevin Arsenault
Photo: Radio-Canada Le scénariste Frédéric Choinière et le député Kevin Arsenault

Le Parti libéral de Justin Trudeau donnait le pouls de l’air du temps, semble-t-il, en utilisant comme chanson de campagne une mauvaise traduction en français d’une chanson composée en anglais. Alors qu’il lance Bi, un documentaire sur l’état du bilinguisme au Canada, Frédéric Choinière, qui scénarise et anime le film, le confirme : des fonctionnaires fédéraux lui ont dit que, pour eux, il y avait deux langues officielles au Canada, l’anglais et sa traduction en français.

« C’est symptomatique de l’état du bilinguisme, où on a clairement deux langues qui ne sont pas au même niveau », dit l’animateur en entrevue. Bi aborde principalement la question du bilinguisme canadien par le biais de la Loi sur les langues officielles, qui célèbre d’ailleurs ses 50 ans cette année. Et il oppose avec justesse les concepts de bilinguisme et de dualité linguistique.

« Pierre Elliott Trudeau rêvait que tous les Canadiens soient bilingues », dit Frédéric Choinière. Inutile de dire que 50 ans plus tard, on est encore très loin du compte.

Aujourd’hui, moins d’un Canadien sur cinq est bilingue. C’est seulement 5,4 % de plus qu’en 1961. Et les francophones ayant acquis l’anglais comme langue seconde comptent pour 64 % de cette augmentation. C’est sans parler de la grande disparité territoriale de l’anglais et du français au pays. Dans l’Ouest canadien, malgré la grande popularité des écoles d’immersion en français, les francophones comptent pour 1 % de la population. Pendant ce temps, dans le Grand Vancouver, plus de 5 % de la population ne parle aucune des langues officielles.

« Certains disent qu’entre Trudeau père et Trudeau fils, on est passé de la vision d’un Canada bilingue à celle d’un Canada multilingue », dit Frédéric Choinière. Or, pour parler une langue relativement couramment, il faut l’entendre et la pratiquer.

Et dans un contexte de dualité linguistique, où les communautés francophone et anglophone fréquentent des écoles et des hôpitaux séparés par exemple, les citoyens sont moins susceptibles d’entendre l’autre langue officielle du pays.

C’est l’argument qu’a servi à Frédéric Choinière une employée de l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick, un parti qui milite activement contre le bilinguisme institutionnalisé. Le Nouveau-Brunswick est d’ailleurs la seule province officiellement bilingue au pays.

« Mais il y a des gens qui pensent que si les enfants sont dans des autobus scolaires bilingues, le français n’arrivera pas à se préserver », dit Choinière.

D’ailleurs, du millier de plaintes adressées chaque année au commissaire des langues officielles, la plupart proviennent de francophones.

Certains disent qu’entre Trudeau père et Trudeau fils, on est passé de la vision d’un Canada bilingue à celle d’un Canada multilingue

L’une de ces plaignantes, rencontrée par Frédéric Choinière, est une Franco-Manitobaine qu’on a refusé de servir en français à l’aéroport de Moncton. On lui aurait demandé pourquoi elle demandait à être servie en français puisqu’elle comprenait bien l’anglais.

Frédéric Choinière s’irrite lui-même d’entendre des agents de bord demander si « everyone is fine in English ? », pour éviter de répéter les mesures de sécurité dans les deux langues.

Et Montréal ?

Frédéric Choinière s’est donc promené d’est en ouest au pays pour prendre le pouls linguistique des Canadiens. À Montréal, il a rencontré Jess Salomon, une anglophone juive montréalaise qui donne des spectacles d’humour en français. Il dit constater une nette progression de l’apprentissage du français chez les anglophones montréalais, qui ont fini, dit-il, « par comprendre qu’il fallait apprendre le français pour demeurer au Québec ». Cependant, de façon générale, il constate qu’il peut y avoir une certaine gêne pour les anglophones de parler en français au Canada, par peur du ridicule. Pour cette raison, certains choisiraient plutôt d’apprendre l’espagnol par exemple. « Il y a des insécurités linguistiques, dit-il, de peur de faire des erreurs. »

Au-delà des revendications politiques, il souhaiterait que les anglophones canadiens aient envie d’apprendre le français, pour comprendre le message d’artistes francophones par exemple. « On souhaite que plus de gens s’intéressent à notre langue. Comment est-ce qu’on pourrait favoriser les contacts ? » dit-il.

Le documentaire fait aussi état des langues autochtones, parlées depuis des millénaires au Canada, mais qui ne sont pas reconnues aujourd’hui comme langues officielles. Il ne peut y avoir une seule langue autochtone officielle, conclut Frédéric Choinière, puisqu’il y en a environ une centaine dans tout le pays. Il suggère que chacun soit initié à une langue autochtone qui se parle dans son coin de pays : le mohawk à Montréal, par exemple, l’ojibwé à Toronto. Sans nécessairement devenir des langues officielles, les langues autochtones méritent une reconnaissance. « La loi C91, adoptée par le gouvernement Trudeau, va dans cette voie », dit-il.

 

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Bi

Radio-Canada, samedi, 22 h 30, puis disponible sur Tou.tv