«Country Music»: trois accords et la vérité

Johnny Cash dans sa maison en Californie, 1960.
Photo: Sony Music Archives / PBS Johnny Cash dans sa maison en Californie, 1960.

« George Jones ne chante pas des chansons country, résume Brenda Lee. Il est une chanson country ! » Peter Coyote, le narrateur, fournit le contexte. Anecdote numéro un. Enfant de la Grande Dépression, il chantait comme il respirait, et son père aimait ça. Seulement voilà, quand le paternel, bourré comme un entrepôt de barriques, rentrait aux petites heures, il réveillait le petit pour qu’il chante.

Histoire de l’encourager, il le fouettait avec une ceinture de cuir. Anecdote numéro deux. Décidément doué, George a dix ans quand le même progéniteur l’installe devant l’entrée d’une banque, avec une guitare et un chapeau, vite rempli… et vite vidé : papa Jones confisque, et va boire la recette. C’est beaucoup ça, les seize heures de Country Music, l’exceptionnelle fresque documentaire du maître Ken Burns (Jazz, Baseball, New York…), présentée à partir de dimanche soir à PBS. Des histoires. Histoires d’enfance, histoires de tournée, histoires de boisson, de pilules et de piqûres, histoires d’amour et de peines d’amour, histoires de misère et de gloire, histoires d’avancées technologies et de traditions tenaces, histoires d’instruments et de musiciens. Et surtout, surtout, histoires de chansons.

Parler aux murs

Hello Walls, par exemple, la première chanson connue de Willie Nelson. L’histoire d’un type largué par sa dulcinée, tout seul dans sa chambre, qui parle aux murs, au plafond, aux fenêtres. Au Tootsies Orchid Lounge à Nashville, on se payait la fiole du jeune Willie, qui essayait en vain de placer sa chanson. Hello verre de bière, hello porte d’entrée, le raillait-on. Seul Faron Young, chanteur déjà bien établi, comprit qu’il se jouait un drame dans cet air drolatique : il l’enregistra, en fit un succès, et Willie reçut son premier chèque de redevances : 14 000 dollars, en 1960 ! Son succès d’ensuite : Stupid. Ou plutôt, une fois la chanson rebaptisée : Crazy. Chantée par Patsy Cline. Combien de redevances ? Une rente viagère, disons.

Suivant la méthode éprouvée de Ken Burns, la série est chronologique, mais pas en blocs monolithiques. Ça varie selon l’importance de l’artiste. L’épisode « The Hillbilly Shakespeare » est presque une bio de Hank Williams. Ça varie aussi selon les choix éditoriaux, pas toujours pour les bonnes raisons : les Glen Campbell, Charlie Rich et Kenny Rogers sont à peine mentionnés, tandis que l’on s’attarde longuement sur le chanteur mexicali Johnny Rodriguez et le chanteur afro-américain Charley Pride. On comprend qu’en 2019, un documentaire sur la musique country ne peut pas laver trop blanc. Qui plus est, Charley Pride est encore là pour témoigner et ne manque pas d’éloquence.

Tout à apprendre, à comprendre

On ne s’en plaindra pas. Il y a bien peu à redire : narration parfaitement calibrée, équilibre entre pertinence et truculence. Ah, ces titres de chansons ! You’re the Reason Our Kids Are Ugly, ça ne s’invente pas. Dans les mains d’un documentariste moins aguerri, on serait ensevelis sous la montagne d’informations, noyés dans les témoignages (cent intervenants !), fatalement lassés par la quantité phénoménale de photos jamais vues, de films découverts (Elvis avec Johnny Cash en 1956, Dylan au piano en 1966 avec le même Johnny !). Mais non. Tout est amené… simplement.

À la façon d’une chanson country. « Trois accords et la vérité », disait l’auteur-compositeur Harlan Howard.

Saviez-vous que Grand Ole Opry, la mythique émission de radio diffusée à partir du Ryman Auditorium, était une réponse aux aristos de Nashville qui ne juraient que par l’opéra (op’ry, countrification d’opéra) ? On en apprend tellement. Et l’on comprend mieux ce que l’on savait déjà. Quand des chiffres sont fournis, ils en disent long. Des exemples ? À l’arrivée du rock’n’roll, le nombre de stations de radio country passe de 600 à 85. Bob Moore, le bassiste du A-Team des musiciens de sessions de Nashville, a participé à 18 000 sessions, et on peut l’entendre sur 50 000 chansons. En 1946, il y a 300 000 juke-box à travers l’Amérique, avalant quatre milliards de cinq sous. Ça parle. Même que ça chante.

On en apprend sur la place des droits d’édition dans l’équation, sur la mise en place de l’usine à succès de Nashville, sur la bataille jamais finie entre le « son de Nashville » et les hors-la-loi du genre (de Buck Owens à Waylon Jennings), on suit par chapitres la vie mouvementée de Johnny Cash (dont la mort clôt la série), on assiste à la confection des costumes à rhinestones dans l’arrière-boutique de chez Nudie Cohn à Hollywood, et ainsi de suite. Tout est là, jusqu’à l’étiquette de prix du chapeau de Minnie Pearl (une aristocrate déguisée !). Tout le « beautiful boiling of the American music pot », comme dit Rhiannon Giddens.

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Country Music

★★★ 1/2

Une série de Ken Burns. À PBS, du 15 au 18 septembre et du 22 septembre au 25 septembre, dès 20h, à raison de deux épisodes par soir.