«Rire sans tabous»: la rédemption du gros cave

Dans «Rire sans tabous», Jean-François Mercier fait des activités avec des convives aux profils fort différents du sien et s’en tient, peu importe sa propre opinion, à leur poser des questions simples et à accueillir les réponses qu’elles génèrent.
Photo: Z Dans «Rire sans tabous», Jean-François Mercier fait des activités avec des convives aux profils fort différents du sien et s’en tient, peu importe sa propre opinion, à leur poser des questions simples et à accueillir les réponses qu’elles génèrent.

« Moi, je pense qu’il y a ben du monde qui va voir les premières images et qui va se dire : “Ostie, Mercier va enfin les remettre à leur place” », lance le prénommé Jean-François au sujet de l’épisode inaugural de la série documentaire de Z, Rire sans tabous, dans lequel l’humoriste s’entretient avec des Québécois correspondant à ce qu’on appelle la diversité culturelle, sur un ton d’une bienveillance qui décontenancera ceux qui espéraient qu’il « les remette à leur place ».

Parmi eux : Fatima, 22 ans, qui explique avec beaucoup d’aplomb pourquoi elle a choisi de porter le niqab, malgré les protestations de son père, devant un Jean-François Mercier d’une écoute qui tranche radicalement avec sa réputation (largement surfaite) de rustre personnage ne sachant s’exprimer qu’en une colérique litanie d’invectives et de jurons.

Dans un chalet de Val-Morin, l’animateur accueille chaque semaine quatre convives ayant vécu l’ostracisme ou faisant face à une forme d’adversité extraordinaire : personnes pauvres, handicapées, obèses, aveugles, homosexuelles, atteintes de problèmes de santé mentale ou de maladies incurables. Des sujets pas jojo pantoute, auxquels Mercier se mesure dans un second temps en présentant au Lion d’Or, devant ses nouveaux amis et leurs proches, un numéro comique inspiré de leur différence.

Pour dire la vérité, j’étais un peu inquiet avant de tourner l’épisode sur la diversité culturelle. J’espérais que je ne serais pas déplacé, que je ne ferais pas le gros jambon encore.

« Pour dire la vérité, j’étais un peu inquiet avant de tourner l’épisode sur la diversité culturelle. J’espérais que je ne serais pas déplacé, que je ne ferais pas le gros jambon encore. [Rire tonitruant] Mais c’est sûr que ce que disait Fatima, ça pouvait me confronter dans mes valeurs », confie-t-il en évoquant une scène durant laquelle la jeune femme lui raconte devoir demander à son père de demander au père d’un garçon la permission de nouer un premier contact avec lui.

Il se contente pourtant, peu importe sa propre opinion, de poser des questions simples, puis d’accueillir les réponses qu’elles génèrent. « C’est trop facile de s’enfermer dans la peur, dans le racisme, de se couper des autres et de rester dans ses préjugés. Et c’est trop facile de tout le temps chercher à avoir gain de cause dans un débat, au lieu de vraiment s’écouter. »

L’art de ne pas se préparer

En s’autoproclamant « gros cave » il y a un peu moins d’une quinzaine d’années, Jean-François Mercier scellait sans doute à jamais son image de malappris. C’est encore d’ailleurs le « gros cave » qui anime ici — mais dans le sens le plus noble du terme — en adoptant la perspective d’un homme naïf, ne présumant rien des gens dont il fait la rencontre. Demander à une femme au visage entièrement voilé si elle est musulmane ressemble peut-être à une question niaiseuse, mais pas si l’on souhaite réellement apprendre à la connaître. « Tu vois, moi, je trouve que c’est une bonne question, dit Mercier, parce que la question que je pose à ce moment-là, en réalité, c’est : “T’es qui ?”»

Comment s’est-il préparé ? Simple : « Je ne me suis pas préparé. Avant les premiers tournages, je ne lisais même pas la recherche. » Résultat : contrairement à bien des émissions braquant les projecteurs sur leur vedette, Rire sans tabous compte sur un intervieweur relativement discret.

« Au lieu de tout formater comme on le fait en général à la télé, je me suis dit : “Je m’en vais avoir des conversations avec du monde.” On avait aussi promis aux participants que, s’ils regrettaient quelque chose, on pourrait l’enlever. Ça m’est souvent arrivé de faire une pré-entrevue et que ce soit cent fois plus intéressant que la vraie entrevue, parce qu’avec la recherchiste, j’étais en train de plier mon linge, pis que je me sacrais du jugement des autres. […] On voulait qu’ils se laissent aller. »

Pas repentant

Après avoir tenu la barre des docus Danseuses (sur l’univers des strip-teaseuses) et On n’est pas sorti du bois (sur celui des travailleurs forestiers), Jean-François Mercier franchit donc une autre étape dans son processus de réhabilitation, même si certaines blagues (sur les femmes, par exemple) entendues dans le second épisode de Rire sans tabous ne brillent pas forcément par leur originalité.

C’est néanmoins le Mercier subtil, sensible et touchant que l’on apprend davantage à connaître dans ses conversations avec ses invités — un Mercier qui, soyons juste, se manifestait déjà dans certains de ses numéros, dont un sur l’intimidation, moment bouleversant de son premier spectacle solo.

Ne comptez pas sur lui cependant pour jouer les repentants. Sa blague malheureuse publiée sur Facebook en 2015, qui a généré une tonne de répliques lui reprochant de nourrir la culture du viol ? « C’était une blague de crème glacée », dit-il, évoquant le deuxième degré et la mauvaise foi de ses critiques.

Croit-il vraiment que l’on vit dans une époque où les tabous se multiplient ? « Je pense qu’on peut dire de moins en moins de choses. On pouvait aller plus loin avant. Il y a aussi qu’être outré, aujourd’hui, ça rapporte. »

Anthony Kavanagh lui fait remarquer à ce titre, dans le premier épisode de Rire sans tabous, que certains groupes au sein de la société québécoise en ont peut-être assez d’être constamment la cible des comiques patentés (omniprésents), tout en devant se battre pour obtenir eux-mêmes voix au chapitre.

Se permettrait-il de répéter, face à un public entièrement blanc, les blagues qu’il fait au Lion d’Or devant ses potes racisés ? « Ben, disons que c’est ça, la force du concept. Je passe trois jours avec ces gens-là, j’apprends à les connaître, on fait des activités. Ça nous rapproche. Il y a sans doute des blagues que je serais à l’aise de faire devant un public blanc, mais le fait que Fatima soit là devant moi, qu’elle rie, qu’elle ne soit pas outrée, c’est sûr que ça me dédouane. Mais je dirais aussi que tu n’es pas vraiment inclus si on ne peut pas te traiter comme les autres, si tu réclames un statut particulier. Si on ne peut pas rire de toi, tu peux rester assis à la table, oui, mais tu ne fais pas vraiment partie de la gang. »

 Encore faudrait-il que tous les Québécois se sentent conviés à cette table.

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Rire sans tabous

Z, mercredi, 21 h