Un royaume du passé et une nation éparpillée

Antonine Maillet est l’une des principales intervenantes du documentaire «Le prince d’Acadie».
Photo: Unis Antonine Maillet est l’une des principales intervenantes du documentaire «Le prince d’Acadie».

Comme les fêtes nationales du Québec et du Canada, celle de l’Acadie trouve sa place dans la programmation télévisuelle du 15 août et ses alentours. La chaîne franco-canadienne Unis propose dans cette optique, à une semaine d’intervalle, deux documentaires originaux tout neufs qui nous emmènent chez les francophones de l’Atlantique, en abordant des thèmes complètement différents. Le royaume perdu se veut une enquête sur la cité mythique de Norembègue, qui aurait peut-être réellement existé sur les terres de l’Acadie avant la colonie française, tandis que Le prince d’Acadie propose une réflexion intéressante sur l’identité acadienne contemporaine et celle à venir.

Mystérieuse cité

Norembègue, ça vous dit quelque chose ? Avouons-le d’emblée, avant l’écoute de ce documentaire, on n’avait jamais entendu parler de cet endroit, désigné par certains explorateurs des XVe et XVIe siècles comme un pays fabuleux… alors que pour d’autres ce nom ne désigne qu’un cours d’eau. Giovanni da Verrazano évoquait l’opulence de cette région sur la côte de l’Atlantique Nord dans ses récits de voyage, parlant de populations riches et civilisées et de terres fertiles. D’autres explorateurs chercheront par la suite à atteindre cette terre d’abondance, parfois sans succès, comme Samuel de Champlain, qui en vint à ne plus inscrire le nom de cette contrée mystérieuse sur ses cartes de la région. Plusieurs sources situent ce coin de paradis sur la côte du Maine, près de la frontière avec le Nouveau-Brunswick.

Photo: UNIS

Dans ce documentaire « animé » avec beaucoup d’enthousiasme (peut-être un peu trop par moments…) et d’humour par le chanteur Joseph Edgar, ce dernier accompagne sur le terrain son ami d’enfance Éric Allard, qui s’intéresse depuis de nombreuses années à cette mystérieuse cité et qui croit pouvoir démontrer que Norembègue se situe plus au nord, quelque part sur la côte atlantique canadienne, probablement en Nouvelle-Écosse. Les deux copains partent donc en virée en Westfalia sur ces terres chargées d’histoire, armés de cartes anciennes et de récits d’exploration, à la rencontre d’historiens et d’autres personnes intéressées par cette légende, afin de trouver des preuves de ce qu’ils avancent. On ne vous divulguera pas le fruit de leurs recherches, somme toute fort intéressant quoique très fragmentaire, et donc pas nécessairement concluant. Ils ouvrent tout de même une porte sur un possible pan méconnu de notre histoire…

L’Acadie du coeur et de l’avenir

Dans un tout autre registre, Le prince d’Acadie, un film très personnel de Julien Robichaud, donne à réfléchir sur l’avenir de la nation acadienne et sur ce qui définit de nos jours l’identité acadienne, au-delà du « drapeau qu’on sort une fois par année », alors que de plus en plus de jeunes de ce coin de pays s’expatrient, peut-être pour trouver un ailleurs meilleur. Ce jeune Acadien de 28 ans, un employé de la Ville de Moncton qui a pour tâche d’accueillir les nouveaux arrivants et de les aider à se lancer en affaires, met cartes sur table dès les premiers instants de son documentaire narré à la première personne : « L’Acadie, c’est pas une province, c’est peut-être un territoire, c’est un héritage qui me suit partout […] C’est une culture qui m’a été donnée, [dont] je questionne la pertinence. Je me demande si c’est correct de dire que simplement j’en veux pas… »

À quelques semaines du mariage de son meilleur ami, qui a installé ses pénates en Alberta, Julien Robichaud part à la rencontre d’Acadiens qui se sont exilés pour quelques années ou pour toujours, d’Acadiens « d’adoption », qui ont choisi sciemment de le devenir, et d’autres qui sont revenus dans leur coin de pays pour y rester.

Le documentariste en herbe (qui s’en tire très bien avec l’aide de Gilles Doiron) trimballe durant son périple — qui l’entraîne de la Nouvelle-Zélande à l’Angleterre, en passant par la Californie et Montréal — une couronne qui symbolise l’héritage acadien et que la « reine » Antonine Maillet, l’une des principales intervenantes du film, doit léguer à sa succession. Mais aura-t-elle des héritiers en cette ère de mondialisation où les cultures minoritaires ont tendance à disparaître ? L’auteure de Pélagie la charrette affirme d’emblée que les jeunes Acadiens d’aujourd’hui « ont la responsabilité de ne pas laisser perdre nos racines, notre visage, notre culture, notre identité. Si le défi est plus grand, soyez plus grands que je l’ai été ».

Les membres de la diaspora qu’il visite (un programmeur à San Francisco, un acteur et réalisateur porno à Los Angeles, une guide de voyage en Nouvelle-Zélande, une chanteuse lyrique à Londres) semblent tous tenir à leurs racines, mais on doute qu’ils soient les héritiers recherchés, ne serait-ce que par leur discours peu enthousiaste sur l’avenir de leur culture dans son territoire d’origine. L’espoir réside probablement dans ceux qui ont choisi de revenir au bercail après avoir essayé l’exil, comme le poète Gabriel Robichaud, qui croit qu’il « faut qu’on arrête de penser qu’on est des déportés. On est des porteurs ».

L’avenir passe peut-être également par ceux qui veulent devenir Acadiens, comme cette famille d’origine congolaise installée à Bathurst, qui s’est inscrite au Congrès mondial acadien pour « écrire son histoire acadienne ». Antonine Maillet a peut-être trouvé une solution « mitoyenne » à cette question identitaire complexe : « Un immigrant qui adopte la culture acadienne, ça veut pas dire qu’il perd ses racines. Il va teinter notre Acadie de ses racines à lui. Alors nous, on peut faire la même chose. On peut être immigrants ailleurs et on amène avec nous notre identité. » C’est là l’une des pistes de réflexion qu’apporte ce documentaire fort intéressant, même s’il s’égare par moments, comme son narrateur, qui décide tout de même de rester chez lui et de résister, parce que « la bataille se fait icitte ».

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Le royaume perdu // Le prince d'Acadie

Unis, lundi 12 août, 21 h, rediffusion le 14 août, 12 h 30 // Unis, lundi 19 août, 21 h, rediffusion le 21 août, 12 h 30