Animer l’imaginaire

Framestore se spécialise en effets visuels depuis trente ans. Mais l’entreprise n’est établie à Montréal, où travaillent Carlos Monzon et Laurent Laban, que depuis 2013.
Photo: Sarah Boumedda Le Devoir Framestore se spécialise en effets visuels depuis trente ans. Mais l’entreprise n’est établie à Montréal, où travaillent Carlos Monzon et Laurent Laban, que depuis 2013.

Un ours blanc géant sautant au-dessus de dunes enneigées. Des faisceaux lumineux émanant des mains d’une superhéroïne. Ou encore, des toutous tout droit sortis de mangas japonais propulsés au grand écran… La création d’effets visuels d’animation permet de passer de l’imaginaire à la réalité, autant au cinéma qu’à la télévision. Et l’un des plus grands joueurs en la matière a pignon sur rue au Québec.

Framestore se spécialise en effets visuels depuis plus de 30 ans, mais ce n’est qu’en 2013 que l’entreprise britannique s’est établie dans la ville de Montréal. Dès lors, les studios de la métropole québécoise ont travaillé sur de nombreux projets phares d’Hollywood, parmi lesquels, pour ne nommer que les plus récents, Captain Marvel, Pokémon : Detective Pikachu, ainsi que la série télévisée His Dark Materials, laquelle sera à HBO à l’automne.

 
Photo: Framestore Le défi de «Détective Pikachu» était de transformer ces Pokémons dessinés en créatures à apparence réelle.

Superviseur d’effets visuels chez Framestore, Carlos Monzon a notamment dirigé l’équipe, composée à environ 80 % d’artistes, ayant travaillé sur Pokémon, c’est-à-dire un bataillon de 150 personnes à Montréal et un autre de 210 personnes à Londres. « C’était un processus très long, explique l’animateur de profession. Le réalisateur [Rob Letterman] arrivait avec ses personnages, qui étaient basés sur des dessins animés, avec des lignes très simples, des couleurs uniformes, dépourvus de poils… »

Du rêve à la réalité

Tel était le défi de Carlos : transformer les Pokémons en créatures d’apparence réelle — ce type d’animation est la spécialité de Framestore. À cette fin, les animateurs se basent souvent sur les caractéristiques d’animaux réels. « Prenez [le Pokémon] Squirtle, par exemple, avance Carlos. Il est basé sur une tortue ; on s’est donc inspiré des tortues, de leur manière de marcher, de leur peau… »

Le travail se divise ensuite entre différents départements : découpage des mouvements des personnages et de la caméra ; disposition de la créature animée ; modélisation de cette créature ; ajout de textures, d’éclairage… « Une fois que tous ces départements ont accompli leurs tâches, sans oublier les effets [additionnels], s’il y a une scène d’explosion ou avec de la fumée, on arrive à l’étape de la composition. Là, on va prendre tous ces éléments et on va les assembler, un peu comme un bon sandwich », résume le superviseur.

Photo: Framestore L'ours Paddington

Ce travail se révèle plutôt laborieux, la majorité des projets s’étalant sur plusieurs mois. « J’ai travaillé sur Pokémon d’août [2018] jusqu’à mars [2019]. Ces projets prennent beaucoup de temps. Quand j’ai travaillé sur Christopher Robin, ça m’a pris un an et deux mois environ ; pour Paddington 2, c’était la même chose. Des fois, ça prend un an et demi, voire deux ans. »

Attentes et créativité

Répondre aux attentes du réalisateur, dans ce contexte, est une obligation contractuelle. La liberté de création a-t-elle sa place dans un environnement si contrôlé ? « C’est sûr qu’en fin de compte, c’est le client qui a raison, dit Carlos Monzon. C’est le réalisateur qui décide, mais souvent, au cours du processus créatif, dans tous nos départements, chaque artiste apporte ses idées. »

Laurent Laban, superviseur en animation, explique que la vision du réalisateur, ou parfois celle du producteur, se trouve à être la ligne directrice du travail effectué par l’équipe d’effets visuels. Or, il arrive quelquefois qu’on doive laisser place à l’imagination lorsque cette vision n’est pas parfaite.

« Chaque show est différent, chaque créature est différente, dit-il. Parfois, on a un personnage bien établi au départ, en préproduction, mais souvent, celui-ci continue d’évoluer pendant la production. On se rend compte de plein de choses quand on commence à animer le personnage. »

Photo: Framestore Winnie l'ourson

L’expertise d’un animateur aide ainsi à déceler des erreurs de proportions, par exemple, ou encore à imaginer une vision du personnage plus attrayante. « Ce qu’on fait généralement, c’est que l’on tente de répondre à ce que le client veut, mais si on veut apporter des améliorations, on créera notre version en parallèle. » Ces deux interprétations du personnage sont ensuite présentées au réalisateur, qui se garde le droit de choisir le résultat final.

Pour Carlos Monzon, la liberté artistique des animateurs et des créateurs d’effets visuels s’articule aussi lors de ces discussions entre l’équipe de Framestore et celle du réalisateur. « Les contributions des artistes des différents départements apportent toutes quelque chose, et il y a des affaires qui marchent, d’autres qui ne marchent pas. Il y a toujours un échange qui se fait entre superviseur, artistes et réalisateur. »

Notre métier, c’est de faire croire que ces personnages existent, de faire rêver le public

Le coup de cœur de Carlos Monzon ? Paddington 2, son premier film en tant que superviseur d’effets visuels. « L’esthétique du film, les contributions qu’on a pu apporter au réalisateur [Paul King], qui, même s’il avait sa vision, était très ouvert à l’idée de rendre les images encore plus belles, c’était vraiment un mélange de tout qui m’a plu. Les autres projets étaient tous très beaux, mais celui-là a une place spéciale dans mon cœur. »

Pour Laurent Laban, l’imaginaire qui découle de ses créations suffit à être une motivation constante pour son travail. « Notre métier, c’est de faire croire que ces personnages existent pour vrai, de faire rêver le public. Si on arrive à le faire, c’est déjà pas mal. » 

Montréal, ville animée de talent

La directrice générale des studios québécois de Framestore, Chloe Grysole, avance qu’il n’est pas anodin que la compagnie londonienne ait ouvert une succursale à Montréal. « Il y a un beau bassin universitaire, dit-elle de la ville. Les cégeps et les universités donnent non seulement des formations en effets visuels et en animation, il y a aussi plusieurs centres de recherche, en intelligence artificielle, par exemple ; ça aussi, c’était intéressant pour nous. » L’entreprise répartit ses projets entre ses différents studios en Angleterre et au Canada, pour ce qui est des effets visuels au grand écran. « Il y a des projets chez Framestore, comme Christopher Robin, qui sont vraiment principalement des projets de la compagnie, où on prend la direction créative du projet. Il y a d’autres projets, comme Avengers : Endgame, sur lequel plusieurs compagnies ont travaillé, où on n’a fait que des séquences. Tout dépend des stratégies des studios. »