Sauter du grand au petit écran

«Four Weddings and a Funeral» était à la base un film avant d’être adapté au petit écran.
Photo: Hulu «Four Weddings and a Funeral» était à la base un film avant d’être adapté au petit écran.

Dès mercredi, Hulu offrira sur sa plateforme de visionnement en continu la série Four Weddings and a Funeral, une reprise du succès cinématographique britannique du même nom (Quatre mariages et un enterrement, sorti en 1994 et réalisé par Mike Newell), cette fois-ci produite entre autres par l’actrice américaine Mindy Kaling.

Cette nouvelle série suit une tendance à la hausse à Hollywood et ailleurs : les reprises de succès du grand écran pour les ramener en version sérialisée, adaptée pour la télé. Parmi les plus récentes réalisations de ce genre, on compte entre autres Bates Motel, Scream, Teen Wolf…

Il ne s’agit pas là d’une façon de faire qui date d’hier, bien au contraire. « La série M*A*S*H, un des plus grands succès de la télévision états-unienne, qui a battu des records de cotes d’écoute à l’époque, c’était à la base un film avant d’être une série télé », fait remarquer Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Même chose pour Buffy the Vampire Slayer, la série culte de la fin des années 1990, basée sur le film du même nom sorti en 1992.

Ce phénomène a toutefois pris de l’ampleur depuis 2010, note la chercheuse, alors qu’on entrait dans ce que le milieu appellerait la « peak TV », qu’on pourrait traduire par une surabondance de productions. « On est dans un contexte marqué par un accroissement important du nombre de séries produites, mais aussi un accroissement important de diffuseurs, de distributeurs, et donc de plateformes. »

Ainsi, avec l’augmentation d’options télé, autant sur la télévision traditionnelle qu’avec l’apparition de services de visionnement sur demande tels Netflix ou Amazon Prime, le nombre de séries qui y sont diffusées explose à son tour — et la demande suit le même rythme.

« Ça fait aussi en sorte que, de plus en plus, les diffuseurs et les distributeurs essaient de commander des séries qui ont le potentiel de leur permettre de fidéliser un public, de s’assurer que les gens vont regarder leur chaîne, ou vont rester abonnés à leur plateforme », ajoute Stéfany Boisvert.

De plus en plus, les diffuseurs et les distributeurs essaient de commander des séries qui ont le potentiel de leur permettre de fidéliser un public, de s’assurer que les gens vont regarder leur chaîne, ou vont rester abonnés à leur plateforme

De là l’idée d’adapter le film à la télé — surtout lorsqu’il est question de succès. « Ce qu’on veut toujours, c’est s’assurer d’un succès, explique la cinéaste Louise Lamarre, professeure en production cinématographique à l’Université Concordia. Si quelque chose au cinéma a eu beaucoup de succès, on va essayer d’attirer beaucoup de gens à la télévision si on adapte ce contenu-là. »

D’autant plus que les techniques en réalisation se sont beaucoup rapprochées entre le cinéma et la télévision dans les dix dernières années, ajoute-t-elle. « Surtout depuis la disparition ou presque de la pellicule. Avant, on pouvait facilement faire la différence entre les deux en se disant, bon, ça, c’est de la télévision parce que c’est tourné sur ruban, ou en vidéo, alors que le cinéma a toujours été fait sur de la pellicule. Alors qu’aujourd’hui, avec le HD, on utilise plutôt les mêmes instruments. »

Photo: A+E Networks Antépisode des événements du Psychose d’Alfred Hitchcock, la populaire série «Bates Motel», présentée sur le réseau A+E et disponible sur Netflix, tient ses origines du grand écran.

Des différences subsistent toujours quant à l’ampleur du plateau de tournage, ou encore la quantité d’équipement requise. Toutefois, ce genre d’adaptations semble être d’abord fondé sur des motifs commerciaux, selon la réalisatrice. « C’est toujours une question d’argent. [Les diffuseurs] veulent du succès, point. Ça, c’est bon, donc on va faire des reprises, des remakes, des sequels, pour des choses qui, peut-être, souvent, n’en méritent pas… »

Stéfany Boisvert aussi voit une stratégie commerciale dans le fait de se fier au succès d’un film pour ensuite enchaîner avec une adaptation à la télévision. « Évidemment, ça n’enlève pas les risques, mais ça permet certainement de les limiter. Dans ce contexte-là, le fait d’adapter un film en série télé peut être considéré comme une valeur sûre. Il y a moins de risques, il y a une plus grande garantie de succès. »

Danger pour l’originalité ?

Avec la multitude de reprises et adaptions, autant au grand qu’au petit écran, n’y a-t-il pas là un danger pour la création d’oeuvres originales en faveur d’oeuvres presque recyclées ?

« La critique qui ressort tout le temps, c’est de dire que, nécessairement, ça diminue l’originalité des productions culturelles, ça contribue à amoindrir la diversité des histoires qui nous sont présentées. C’est sûr et certain que c’est une préoccupation qui est légitime, et le fait qu’on ait tendance à adapter de plus en plus, à reprendre des concepts populaires, ça peut diminuer la diversité des idées qui nous sont proposées. »

Photo: 20th Century Fox Le grand succès télévisuel «M*A*S*H»

Faut-il s’inquiéter, donc ? Pas forcément, fait valoir la chercheuse. « Le phénomène des reprises, ça donne toujours lieu à une forme de reproduction productive, à la création de quelque chose de nouveau, explique-t-elle. On ne reprend jamais tel quel un concept ; on le modifie toujours minimalement, soit pour l’adapter à une autre culture, ou à une autre époque. »

Elle remarque que Four Weddings and a Funeral en est justement un exemple parfait : la série s’avère être une série d’anthologie, qui risque d’être très différente du film de 1994. « Il y a souvent cette nécessité-là, quand on reprend un concept, d’essayer de le réinventer, de modifier certaines choses, de proposer un nouveau point de vue sur l’histoire, ou un nouveau récit. Dans ce sens-là, il y a aussi quelque chose de productif, et quelque chose de créatif. »

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Four Weddings and a Funeral

Hulu, dès mercredi. Aucune diffusion n’est prévue au Canada pour l’instant.