Quand les fans dictent le ton sur nos écrans

L’odyssée de «Veronica Mars», poussée par ses adeptes, n’est pas unique en son genre.
Photo: Bell Média L’odyssée de «Veronica Mars», poussée par ses adeptes, n’est pas unique en son genre.

Près d’une décennie après son annulation en 2007, et cinq ans après la sortie d’un remake au grand écran, la série télévisée culte Veronica Mars revient pour une quatrième saison quasi inattendue. Le teen noir revient aujourd’hui avec la même brochette d’acteurs qu’au départ — dont Kristen Bell dans le rôle-titre, l’un de ses premiers rôles d’envergure d’ailleurs — dans une nouvelle saison de huit épisodes chaperonnée par la plateforme de visionnement en continu Hulu, au grand bonheur de ses fans.

C’est justement aux admirateurs acharnés de cette série — affectueusement surnommés les « Marshmallows » — que Veronica Mars doit ses retours. D’abord en 2014, lors d’une campagne record menée sur la plateforme d’autofinancement Kickstarter et durant laquelle le public avait réussi à dépasser l’objectif d’un budget de 2 millions de dollars en moins de douze heures. Cette campagne a permis d’amasser en tout plus de 5 millions pour financer le film.

Photo: Bell Média Kristen Bell reprend le rôle-titre.

Cet enthousiasme n’est pas passé inaperçu aux yeux du réalisateur Rob Thomas, qui a dirigé les trois saisons et le film sur l’inspectrice privée, ni à ceux de l’actrice principale. En septembre 2018, Hulu confirmait ainsi la production d’une série, renforçant son grand retour au petit écran tout en offrant ses opus précédents sur sa plateforme.

Jusqu’à quel point les adeptes peuvent-ils faire bouger les choses au petit écran ? « De plus en plus, un dialogue s’instaure entre les fans et les producteurs de séries ou les franchises », explique Mélanie Bourdaa, maître de conférences en sciences de l’information et des communications à l’Université Bordeaux-Montaigne, en France. Et les producteurs estiment davantage que l’engagement de leurs adeptes peut être « bénéfique à leur production ».

La spécialiste des séries télévisées et de l’engagement du public voit en Veronica Mars un cas particulier : « Lors de l’annonce de son annulation après la fin de la 3e saison, les fans s’étaient mobilisés et avaient envoyé un million de barres Mars à WB, la chaîne qui diffusait la série à l’époque. »

Ça, c’était en 2007, un bel enthousiasme qui n’avait pas donné le résultat escompté. Il faudra attendre 2014 pour qu’un public assez important amasse la somme astronomique nécessaire pour financer le film sur la détective Mars, démontrant de ce fait que l’appui des admirateurs, loin de faiblir, continuait d’augmenter. Et rebelote aujourd’hui avec la 4e saison. « Toutes ces actions prouvent que les fans de la série sont toujours mobilisés. Et entre-temps, ils ont continué à produire des contenus et à les partager pour faire connaître [Veronica Mars] à de nouveaux publics, jouant le rôle de médiateurs culturels. »

Une communauté variée

L’odyssée de Veronica Mars, poussée par ses adeptes, n’est pas unique en son genre — pensons à Sense8, de Netflix, qui décida de produire un épisode final spécial après le mécontentement formulé par ses fans et les nombreuses pétitions suivant l’annulation de la série, ou encore à la sitcom Brooklyn Nine-Nine, annulée par Fox puis reprise par NBC en moins de 24 heures après une vague de contestation sur le Net. Sans oublier Star Trek, Arrested Development, Community

Il existe là une forme réelle de militantisme, selon Mélanie Bourdaa, et le point de départ de ce militantisme passionné est la création d’une communauté d’adeptes — un « fandom ». « Les fans pratiquent de nombreuses activités dans leurs communautés ; les créations et productions, la formation de liens sociaux, l’intelligence collective à travers la réalisation de wikis [sites collaboratifs] par exemple, la médiation culturelle… »

Dans cet univers, deux types d’adeptes se distinguent : ceux dits « transformatifs », et les autres dits « affirmatifs ». « Les fans transformatifs sont ceux qui créent des activités autour des oeuvres, quitte à en transformer le sens. En général, ces derniers n’utilisent pour créer que ce qui les intéresse dans la fiction », détaille la professeure. Dans cette catégorie, on retrouve notamment les adeptes créant du fan art, ou encore écrivant de la fanafiction, s’adonnant à la costumade, ou cosplay

Les fans affirmatifs, quant à eux, s’en tiennent à une approche conceptuelle. « [Ceux-ci] ne transforment pas l’oeuvre, mais vont plutôt être à la recherche d’informations, seront à l’origine de théories et de débats », ajoute Mélanie Bourdaa.

Selon elle, la grande présence de fans dévoués dans les communautés d’adeptes de séries fantastiques ou de science-fiction — des univers de genre, précise-t-elle — n’est pas un hasard non plus. « Le foisonnement de mondes narratifs et les nombreuses déclinaisons qui naissent de ces univers proposent aux fans un monde des possibles qu’ils aiment explorer, décoder, partager, étendre à leur tour par leurs nombreuses créations et productions. »

Cela explique en partie pourquoi un univers aussi complexe que celui de Doctor Who ou de Game of Thrones,par exemple, peut produire un « fandom » plus fort et dévoué — ou simplement plus créatif — qu’une série criminelle ; « mais c’est vrai pour n’importe quel genre cinématographique ou sériel, ajoute Mélanie Bourdaa. Les fans sont des publics actifs, qui appartiennent à une communauté, et qui sont producteurs de sens et de contenus quelle que soit l’oeuvre de départ ».

La force du nombre

Au coeur de ce foisonnement à la fois artistique et intellectuel naît aussi une forme de lobbyisme — lorsque vient le temps de combattre l’annulation d’une série, par exemple. On pourrait penser que ce type de mouvement est né avec l’arrivée des réseaux sociaux, mais Mélanie Bourdaa conteste cette hypothèse. « Ces mouvements sont nés avant l’apparition d’Internet puisque les fans de Star Trek s’était organisés au sein du “fandom” pour envoyer des lettres à NBC lors de l’annonce de l’annulation de la série. »

C’était en 1969, après la diffusion de la série originelle de Star Trek, avant l’arrivée de la série animée, puis celle de Star Trek : The Next Generation dans les années 1970. Le militantisme des communautés d’admirateurs a bien évolué depuis.

Avec le temps, les revendications de ces communautésont commencé à aller au-delà de l’univers dans lequel l’objet de leur ferveur évoluait, allant jusqu’à influencer la société. « Les fans tendent aussi à s’engager dans des causes politiques, culturelles et sociales qui leur tiennent à coeur et qui prennent leurs racines dans la fiction ou les personnages, note-t-elle. [Ils] cherchent leur inspiration dans la fiction et s’en servent comme levier d’action et d’engagement. »

Par exemple, lors du décès du personnage de Lexa dans la série The 100, le courroux du public envers ce qu’il considérait comme du « queerbaiting »,soit le fait de suggérer qu’une relation non hétérosexuelle peut exister entre deux personnages dans le but d’attirer une audience LGBTQ, s’est transformé en locomotive de changement. « [Les fans] ont décidé de rediriger ce sentiment négatif vers une action positive et ont créé un mouvement We Deserved Better et ont amassé des fonds pour l’association The Trevor Project », un OBNL américain oeuvrant auprès de la jeune communauté LGBTQ du pays, fait remarquer la professeure.

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