«Years and Years», ou quand la science-fiction joue les Cassandre

Cette saga familiale en six épisodes nous ouvre la porte de la famille Lyons, de Manchester. Contrairement à la majorité des fictions du genre, on ne part pas du passé pour arriver à aujourd’hui. Elle raconte, sur une période de 15 ans, soit jusqu’en 2034, les conséquences d’un incident survenu un soir de 2019, alors que commence l’ascension politique de Vivienne Rook (Emma Thompson).
Photo: HBO Cette saga familiale en six épisodes nous ouvre la porte de la famille Lyons, de Manchester. Contrairement à la majorité des fictions du genre, on ne part pas du passé pour arriver à aujourd’hui. Elle raconte, sur une période de 15 ans, soit jusqu’en 2034, les conséquences d’un incident survenu un soir de 2019, alors que commence l’ascension politique de Vivienne Rook (Emma Thompson).

Il suffit d’une grossièreté pour lancer la carrière de Vivienne Rook, femme d’affaires britannique de la fiction Année après année (Years and Years), une des séries télé les plus marquantes de cette première moitié d’année. La scène qui ouvre la production est à Londres, dans un futur très rapproché. La dame pragmatique, d’une franchise désarmante, incarnée par l’irréprochable Emma Thompson, participe à un débat sociopolitique. Une spectatrice lui demande ce qu’elle pense de la condition des femmes palestiniennes. Mme Rook répond que le conflit israélo-palestinien, très honnêtement, elle s’en contrefout.

En anglais, elle utilise une vulgarité homophone de « phoque ». L’animatrice lui demande de ne plus employer ce genre de langage. Mme Rook s’abstient, mais ajoute qu’elle se contretorpinouche tout autant de bien d’autres régions du monde en conflits perpétuels.

Les réseaux sociaux s’affolent. Une étoile politique est née. En fait, Quatre étoiles, puisque ce sera le nom du parti politique que Vivienne Rook va ensuite fonder.

Les membres de la famille Lyon, de Manchester, regardent le débat à la télé. Ils sont à la fois ébranlés et intéressés par la déclaration hors-norme. Le reste de la série d’anticipation en six épisodes suit la transformation profonde de l’Angleterre et du monde à partir de ce moment monument, sur une quinzaine d’années, en utilisant ce groupe témoin.

Comme une bande-annonce

Quel choix judicieux ! Cette famille modèle, émancipée, ouverte, ne pourrait être plus vertueuse et mieux intentionnée.

Stephen Lyons, la quarantaine, travaille dans la finance, mais a toujours voté à gauche. Il est marié à Celeste Bisme, Afro-Anglaise, elle-même comptable. Sa soeur Edith Lyons parcourt le monde comme militante des droits de la personne. Leur frère Daniel s’occupe de réfugiés venus d’Europe de l’Est. Il est d’ailleurs en couple avec un migrant ukrainien vite expulsé du royaume. Rosie, la plus jeune de la famille, mère célibataire, est paralysée de naissance et se déplace en fauteuil roulant. Cette lignée n’a plus de parents. Elle gravite autour d’une grand-mère elle aussi très ouverte d’esprit.

Photo: HBO La famille Lyons, de Manchester

Les bouleversements, petits et grands, s’enchaînent à haute vitesse pour tout ce beau et bon monde. Tout y passe, et l’antidivulgâchage commande une certaine réserve.

Disons que ce qu’on peut imaginer de pire à partir de notre présent morose se réalise. Les régimes autoritaires se renforcent et, oui, bien sûr, le trumpisme se bonifie. Les États-Unis et la Chine entrent en conflit ouvert. Le système bancaire se délite encore une fois. Les changements climatiques et technologiques n’arrêtent pas de guider le quotidien.

Les renseignements sur ces catastrophes sont souvent donnés en rafale, si rapidement que le téléspectateur a parfois l’impression de regarder non pas un bout d’épisode, mais une bande-annonce sur la série. Une image à la télé suffit pour comprendre qui est président des États-Unis en 2025. Quelques autres, émaillant les quatre premières heures de la narration, suivent la poussée fulgurante de la populiste Rook et de son groupe Quatre étoiles. D’autres disent quelles options extrémistes gouvernent l’Espagne, la France ou la Hongrie.

Et quoi encore ? Une remarque dans une conversation explique que les papillons n’existent plus ou que les antibiotiques ne guérissent plus. Les assistants personnels dits intelligents comme les robots prennent de plus en plus de place. Le transhumanisme progresse concrètement avec des implants de communication. Ce XXIe siècle est à pleurer.

Des archétypes

Les propos se veulent alarmistes, voire apocalyptiques. Years and Years propose une dystopie à court terme comme on en voit dans Westworld, Blade Runner 2049 ou The Handmaid’s Tale. Seulement ici, avec cette projection temporelle très rapprochée, pour ainsi dire immédiate, l’exposition des problèmes contemporains sur un ton quasi documentaire n’en devient que plus cruelle. Ce monde du lendemain, quasi déjà là, c’est celui des démocratures et de l’enfermement croissant dans la réalité virtuelle.

« Le monde devient de plus en plus chaud et de plus en plus fou, et nous ne faisons pas de pause, nous ne pensons pas, nous n’apprenons pas, nous continuons à courir jusqu’au prochain désastre », dit la militante Edith Lyons, la plus lucide du lot. Cette tirade comme tant d’autres propos de la série s’adresse évidemment moins au futur qu’au présent. Ce portrait de famille sur fond de totalitarisme croissant déploie une sorte de projection rationnelle à partir de notre triste condition actuelle. Years and Years se conjugue au futur antérieur.

La création a aussi le mérite de renouveler à sa manière les sempiternelles, omniprésentes et souvent insupportablement banales histoires de famille. Le concepteur de Years and Years, Russel T. Davies, a récemment relancé la mythique production de science-fiction Doctor Who et a passablement écrit sur les formes familiales contemporaines, souvent avec des personnages homosexuels forts (Springhill, Queer as Folk).

Sa nouvelle production de la BBC et de HBO a été comparée à This Is Us, à Six Feet Under ou à Here and Now mixée à Black Mirror. Il y a de ça certainement. Il faut par contre admettre que Years and Years (du moins les quatre épisodes vus sur six) frôle parfois la caricature. Les personnages demeurent assez unidimensionnels. Ils servent d’archétypes ou de faire-valoir à ce qui se déroule en arrière-plan et qui a finalement tellement plus d’importance. Dans ce portrait de groupe, la famille Lyons avertit de l’impact des transformations sociopolitiques en cours sur la vie courante de tout un chacun. Cette télé joue les Cassandre, et malheur à qui ne l’écoutera pas.

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Years and Years / Année après année

HBO et Crave, depuis le 24 juin / En français à Super Écran, dès dimanche, 22 h