La soif de pouvoir de Roger Ailes

Dans le rôle de Roger Ailes, sous plusieurs couches de latex, le Néo-Zélandais Russell Crowe est méconnaissable.
Photo: Showtime Dans le rôle de Roger Ailes, sous plusieurs couches de latex, le Néo-Zélandais Russell Crowe est méconnaissable.

« We live in a political world / Love don’t have any place ». C’est Bob Dylan qui chante ces mots à la fin du premier épisode de la nouvelle série The Loudest Voice. La production américaine est consacrée au consultant et magnat de la télé Roger Ailes, fondateur de Fox News, accusé de harcèlement sexuel et décédé en 2017. Un homme, comme le montrent les premiers épisodes, pour qui tout est jeu de pouvoir et où il y a très peu d’amour, sauf celui de la patrie.

Diffusée pendant sept semaines sur Crave et à Showtime à partir du 30 juin, The Loudest Voice est issue du travail de l’auteur et journaliste Gabriel Sherman, qui a publié le livre The Loudest Voice in the Room en 2014. La série est entre autres réalisée par Tom McCarthy, à qui on doit le film oscarisé Spotlight, qui raconte l’histoire d’une enquête journalistique sur des prêtres pédophiles à Boston.

L’homme était donc en terrain connu avec Roger Ailes, car on retrouve dans The Loudest Voice les enjeux de pouvoir, d’abus et par la bande de celui des médias, ici la télévision.

En plus, McCarthy avait ici en main une brochette d’acteurs de première catégorie. C’est nul autre que Russell Crowe qui, sous plusieurs épaisseurs de latex, joue Roger Ailes, un personnage méconnu mais influent de la sphère médiatico-politique à partir de la fin des années 1990. La femme du protagoniste est interprétée par Sienna Miller (American Sniper), le patron des relations publiques de Fox, Brian Lewis, est joué par Seth MacFarlane (Logan Lucky), alors que c’est Naomi Watts qui prend les traits de la présentatrice vedette de Fox News Gretchen Carlson.

Carlson est presque absente des trois premiers épisodes visionnés, mais elle aura un rôle important à jouer dans l’histoire — elle sera une des femmes qui dénonceront les agissements d’Ailes. Elle portera plainte contre le patron de Fox pour l’avoir congédiée après qu’elle eut refusé des avances à caractère sexuel.

On sent quand même rapidement dans les débuts de The Loudest Voice le type d’agissements qui se sont retrouvés au coeur des dénonciations autour du mot-clic #MeToo. Et on tisse le portrait d’un homme qui a soif de pouvoir, qui fait peu de compromis et qui, comme l’indique le titre, parle fort et fait peur.

Fascinant personnage

La force de la série, c’est aussi un peu sa faiblesse : on a affaire à une vraie personne. On reste donc près des faits, de l’histoire réelle, ce qui peut enlever en force narrative. Mais en même temps, le cas de Roger Ailes est un fait vécu, ce qui donne une certaine force supplémentaire à ce que l’on ressent en regardant la série.

On suit son passage négocié habilement de CNBC à la future chaîne Fox — propriété de Rupert Murdoch (Simon McBurney) —, et on voit naître le réseau d’information en continu qui aura l’effet d’un électrochoc dans le milieu de la télévision.

Ce qui est troublant, c’est qu’à travers Russell Crowe — qui fait penser au Dick Cheney de Christian Bale dans Vice —, on découvre un Roger Ailes à la fois charismatique et génial dans son travail, mais aussi manipulateur, patriote à l’extrême, implacable. Et pour qui le journalisme et l’information devaient épouser sa vision du monde et des médias.

Une scène forte du premier épisode de The Loudest Voice montre Ailes dans une des premières réunions chez Fox, où la direction travaille sur son public cible, qui semble être un peu tout le monde. Ailes s’oppose alors, soulignant que la télé câblée ne tenait qu’à une chose : une niche, où l’on a la loyauté de passionnés. « Maintenant, aux États-Unis, 60 % des gens pensent que les médias sont négatifs, qu’ils sont remplis de mensonges et qu’ils ont des partis pris. Donnons aux gens ce qu’ils veulent, un message positif, un message américain enveloppé dans le conservatisme. »

L’emballage et l’effet priment le fond, voire la vérité, comprend-on aussi dans le premier tiers de la série. Les attentats du 11 septembre 2001 ne feront qu’accentuer les choses ainsi que l’obsession patriotique d’Ailes, qui se révoltera plus tard de voir son patron flirter avec les idées d’Obama.

Les amateurs de séries américaines retrouveront dans The Loudest Voice certaines touches de productions avoisinantes, comme un générique à la House of Cards, des séquences graphiques et une tension musicale à la 24 h chrono ou Homeland et une utilisation de chansons qui fait penser à La servante écarlate. Manifestement, ici, on revient au pouvoir.

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The Loudest Voice

À Showtime et sur Crave, les dimanches, 22 h. En version sous-titrée française à Super Écran, dès le 30 juillet, 22 h.