«Euphoria»: «Kids» 2019

«Je sais qu’on n’est pas censé le dire, mais la drogue, c’est pas mal cool… Jusqu’à ce qu’elle ruine votre vie», remarque de son ton volontairement monocorde et désillusionné la narratrice incarnée par Zendaya, ex-enfant-star de Disney.
Photo: Bell Médias «Je sais qu’on n’est pas censé le dire, mais la drogue, c’est pas mal cool… Jusqu’à ce qu’elle ruine votre vie», remarque de son ton volontairement monocorde et désillusionné la narratrice incarnée par Zendaya, ex-enfant-star de Disney.

Une bande de jeunes nés quelques jours après le 11-Septembre. L’insouciance, la légèreté, la joie de vivre ? Ils ne connaissent pas. Depuis toujours, leur existence est menée par l’anxiété, la peur du lendemain, une noirceur presque inextricable. Pour y échapper, il existe peu d’options. Sauf peut-être les paradis artificiels. « Je sais qu’on n’est pas censé le dire, mais la drogue, c’est pas mal cool… Jusqu’à ce qu’elle ruine votre vie », remarque de son ton volontairement monocorde et désillusionné la narratrice incarnée par Zendaya, ex-enfant-star de Disney.

Adaptée d’une série israélienne du même titre, coproduite par Drake (oui, le Drake) et menée par le cinéaste Sam Levinson, Euphoria aborde en rafale la toxicomanie, l’alcoolisme, l’intimidation, l’automutilation, l’internement psychiatrique. Le tout saupoudré d’une série de thèmes on ne peut plus actuels : l’omniprésence de Pornhub, la sextorsion, la domination financière, les tueurs de masse dans les écoles, les incels, les fan-fictions mettant en vedette Harry Styles dans des situations sexuelles et le décalage qui existe entre la popularité en ligne et la popularité dans la vraie vie.

Après le premier épisode, l’envie de ne plus jamais en visionner un autre, non merci, nous prend soudain. Et pourtant, les drames sombres, c’est notre truc. Mais ici, tout est si dur, si douloureux. Une première surdose nous est montrée dans ses détails : le corps inconscient de la jeune fille, les vomissures, les ambulanciers qui courent, la mère qui hurle, la petite soeur qui pleure. Quelques épisodes plus loin, une seconde surdose survient. De fentanyl cette fois.

Coup de poing au ventre

Euphoria rend du reste bien compte du rythme de la dépendance qui s’enclenche. La scène où la protagoniste martèle à la porte de son dealer en lui hurlant de lui ouvrir — « c’est de ta faute, c’est toi qui m’a fait ça, c’est toi qui a ruiné ma vie » — se prend comme un coup de poing au ventre. Surtout qu’elle dure, et dure, et dure encore.

Le sentiment demeure, ça fait mal à voir. Sauf qu’après une deuxième, et une troisième, et une quatrième heure de visionnement, on s’attache à ces jeunes. Surtout, on se demande : « Est-ce qu’ils vont bien aller ? »

Divulgâcheur : pas vraiment. Ils multiplient les expériences tristes et traumatisantes — viol, violence, vengeance. Chose peut-être frappante, ils ne parlent pas non plus de grand-chose, si ce n’est de qui a fait quel sale coup à qui, de qui a couché avec qui, de qui a fait quelle folie dans quel party.

Même la production y fait un clin d’oeil. Quand ce garçon, le plus doux de la bande, raconte à sa copine sa déception de ne pas avoir été repêché pour l’équipe de foot. Celle-ci tente de le… distraire, mais il la freine dans son élan : « Est-ce que tu dois rendre tout si… sexuel ? C’est quand la dernière fois qu’on a eu une vraie discussion ? »

Les similitudes d’Euphoria avec Kids ont d’ores et déjà été soulignées, notamment par le Hollywood Reporter. Et c’est vrai que l’on y retrouve des accents de l’ambiance « sans issue » du film culte de 1995 de Larry Clarke. L’esthétique impeccable, pourtant, se rapproche davantage de celle d’un Gregg Araki (The Living End, The Doom Generation). Les paillettes dans les visages et les gros plans sur les personnages qui planent, le jeu de caméra soigné, les scènes de furtif bonheur familial entrecoupées de chicanes physiques mère-fille, les séquences à la fête foraine et ce passage à la Game of Thrones… tout est magnifique.

Arrêtez de nous juger

Du côté de la distribution, excellente, l’actrice trans Hunter Schafer et la mannequin militante pour la diversité corporelle Barbie Ferreira se distinguent. Les personnages sont creusés et étoffés. Sauf ce gamin de 10 ans qui deale des pilules. Un petit caïd censé faire sourire, mais qui, honnêtement, nous apparaît totalement tragique. Tout comme le méchant et très cliché mâle alpha joueur de football.

D’ailleurs, ce personnage typé habituellement réservé aux comédies un peu niaiseuses est ici abordé avec beaucoup de sérieux. Car dans le monde d’Euphoria, l’humour est quasi-absent. Exception faite, peut-être, de cette scène où Zendaya s’adresse à la caméra pour expliquer les règles dirigeant l’art « subtil » de la dickpick (un terme que l’on pourrait traduire par… hum, « phalloportrait » ?).

Et c’est là où réside un peu le piège d’évaluer si on a aimé ou pas : la série n’est de toute évidence pas conçue pour s’adresser à quiconque a passé, disons, la vingtaine. Après cet âge, personne ne comprend rien, de toute façon. Les adultes sont tous déconnectés, ou alors un peu cons. Très cons.

Prenez cette mère, soûle de vin tous les soirs, qui se traîne péniblement à travers les pièces de sa maison, coupe géante à la main et mascara qui coule dans le visage, aveugle aux épreuves que vit sa fille. Sans oublier ce directeur d’école inquiet, mais tellement trop facile à manipuler. Et ce père de famille complètement tordu qui fréquente les sites de rencontres pour passer des nuits à l’hôtel avec des mineurs. (Pour les fans de Dre Grey leçons d’anatomie, sachez que c’est ici Eric Dane qui l’exhibe, son anatomie, dans un rôle autrement plus glauque que celui de « McSteamy ».)

Plusieurs seront portés à voir Euphoria comme un documentaire sur l’adolescence. Si tel est le cas, l’expérience pourrait s’avérer assez cauchemardesque. Car il s’agit bel et bien d’une fiction. Une fiction réaliste, brutale, rentre-dedans, et meublée d’énormément de nudité frontale, autant féminine que masculine (une rareté, même pour HBO). La narratrice rappellera d’ailleurs à l’ordre ceux qui seront tentés de poser un diagnostic sur l’état de sa génération en voyant ces images : « Arrêtez de nous juger. » Probablement le succès jeunesse télévisé de l’été.

Euphoria

Sur les ondes de HBO dès le 16 juin à 22 h. En français sur les ondes de Super Écran dès le 8 juillet à 21 h.