«Big Little Lies»: de grands mensonges, juste de grands mensonges

«Big Little Lies» défie la loi voulant que «le livre soit toujours meilleur que son adaptation».
Photo: HBO Canada «Big Little Lies» défie la loi voulant que «le livre soit toujours meilleur que son adaptation».

Avec ses dialogues tranchants, sa réalisation somptueuse et sa distribution cinq (six, sept) étoiles, la première saison de Big Little Lies est allée au-delà des clichés associés à la proverbiale misère des riches. Qu’en sera-t-il de la suite qui débute dimanche à HBO et à Super Écran ?

Quand Béatrice Taupeau a eu pour mandat de traduire Big Little Lies de Liane Moriarty, elle ne savait pas encore que le roman deviendrait une série. Encore moins que son adaptation à HBO connaîtrait le succès que l’on sait. Un succès fou. La traductrice basée à Bordeaux savait par contre qu’elle devait suivre sensiblement les mêmes consignes que pour Le secret du mari. Soit le premier roman de l’auteure australienne publié chez Albin Michel, auquel elle s’est attaquée en 2015. Ces consignes, donc : « Bien soigner les métaphores et les procédés stylistiques. Mais surtout, surtout, faire très attention aux dialogues. »

Ce sont du reste ces dialogues, ciselés et nombreux, qui ont fait la marque de l’œuvre, à l’écrit comme à l’écran. « Pour le reste, la langue est celle, assez classique, de la littérature grand public. Elle n’est pas tordue, expérimentale. » Là où elle se distingue, selon la traductrice ? Dans les voix très travaillées, très singulières, des personnages. D’où peut-être la raison pour laquelle cette production, présentée en 2017, a défié la loi voulant que « le livre soit toujours meilleur que son adaptation ».

Photo: HBO Canada

Et d’où peut-être aussi une certaine crainte de voir débarquer une suite. Car, bien que celle-ci soit supervisée par Liane Moriarty, les sept nouveaux épisodes qui la constituent ne s’appuient plus sur un roman. « Je trouve l’idée de poursuivre l’intrigue assez étrange, avoue Béatrice Taupeau. La conclusion s’inscrivait pourtant dans la réalité judéo-chrétienne de nos sociétés occidentales. Le méchant meurt à la fin… On aime bien ça, quand même ! »

La traductrice a bien aimé, surtout, que la première saison soit restée fidèle au texte littéraire. Et ce, même si elle l’a trouvé plus sombre. Ce qu’elle a également apprécié ? « Le fait que ces femmes, que l’on pourrait croire très superficielles, qui ne s’occupent que d’elles-mêmes et de leurs enfants, sont agitées par des secrets. Que ce sont des personnages très complexes. »

Littérature de mer

« Moi, j’appelle ça une lecture de plage qui se transforme en Dostoïevski », lance pour sa part James Tupper. Contrairement aux artistes qui affirment ne pas consulter le livre pour se faire leur propre idée avant de tourner, l’acteur a dévoré le bouquin de Liane Moriarty pour nourrir son jeu.

Le jeu, ce natif de la Nouvelle-Écosse l’a du reste appris à l’Université Concordia, où il a autrefois étudié. Depuis, sa carrière l’a entre autres mené à participer au soap nouveau genre Revenge (Vengeance), qu’il rêve de voir renaître à l’écran.

Mais en attendant ces retrouvailles hypothétiques, ce sont celles de Big Little Lies qu’il célèbre. James Tupper y joue Nathan. Mise en contexte plus détaillée pour les initiés : l’ex-mari de la supermaman superorganisée jouée par Reese Witherspoon. Et le nouvel époux de l’enseignante de yoga, incarnée par Zoe Kravitz.

Photo: HBO Canada

Dans cette seconde saison, le rôle de ce père plutôt effacé prend une tournure plus profonde. Car Nathan, le beau gosse qui se laisse porter par la vie, est secoué. La dépression de son amoureuse, le refus de sa fille ado d’aller à l’université, la colère que cette décision provoque chez son ex-femme. « Sa vie tombe en pièces ! remarque le charismatique comédien. Je crois que beaucoup d’hommes vivent de telles épreuves, se heurtent au silence de leur douce moitié. À leur repli sur elle-même, à leur amour retenu. Surtout dans de longues relations. »

À cette confession, on enchaîne spontanément avec une banale question (on le sait, c’est nul, pardon) : comment se prépare-t-on pour une performance d’une telle profondeur ? Réponse du tac au tac : « En faisant des redressements assis. »

Ha ! Touché. Reste que transmettre de telles émotions, c’est du sport. À ce sujet, Mister Tupper dit avoir adoré bosser avec Jean-Marc Vallée, qui a réalisé la première saison. Qui cosigne toujours le montage. Et qui est remercié à la fin du premier épisode de la nouvelle mouture, au générique : « Special thanks to Jean-Marc Vallée. »

L’interprète aussi le remercie. Notamment d’avoir été « si bon pour nous, les acteurs ». « Il nous a mis la caméra dans le visage, et nous a laissé jouer, improviser. Dans la première saison, c’était juste moi et Reese, avec Jean-Marc qui nous bougeait autour. Surtout qu’il a pour curieuse habitude de dire aux stylistes et aux maquilleurs de rester à trois rues de la scène. Pas d’interruption ! »

C’est la Britannique Andrea Arnold, qui a remporté trois prix du jury à Cannes, qui succède au cinéaste québécois pour la suite. « Elle un style similaire. Elle nous a laissé beaucoup de liberté », confie l’acteur canadien avant de mentionner, sur un tout autre sujet, qu’il a eu la liberté, lui, de s’acheter il y a quatre ans un appart dans le Vieux Montréal, rue Saint-Paul (« à New York, il aurait coûté des millions de dollars ! »).

Et puis bah, tant qu’à être dans le people : il paraît que c’était un peu la folie lorsque Meryl Streep est débarquée sur le plateau de tournage pour incarner la mère de Nicole (Celeste) Kidman. « Les comédiens étaient si excités de la rencontrer qu’ils l’accostaient tous d’un “OHMONDIEUJENEPEUXPASCROIREQUEC’ESTVRAIMENTVOUS !”. Meryl prenait son ton poli et posé pour nous rassurer : “Chhhhh, Chhhhh. Enchantée. Tout va bien aller.” »

Et dans cette seconde saison, tout a bien été ? « Absolument ! Mais je suggère que l’on enlève le Little du titre. Car ce qu’il reste désormais, ce ne sont que de grands mensonges. Voici votre nouvelle série préférée : Big Lies ! »

Profonde psychologie

Ces « Big Lies ! », la Dre Suniya Luthar les attend avec excitation. Professeure émérite à Columbia, qui enseigne également à l’Université de l'État de l'Arizona, et anciennement à Yale, elle parle fréquemment de ce drame télévisé dans ses cours et dans ses conférences. La Dre Luthar l’a d’ailleurs regardé plus d’une fois pour en saisir toutes les nuances. Et a adoré la façon dont était dépeinte « cette féroce et envahissante compétition entre les enfants, mais surtout entre les parents, issus de la classe moyenne supérieure ».

Car la question des classes et les stéréotypes qui y sont associés, la psychologue américaine d’origine indienne s’y intéresse de près. « De la même façon que l’on colle des préjugés aux parents moins aisés, on s’imagine que ceux qui sont fortunés sont tous arrogants, méprisants, égoïstes. Qu’ils ne méritent pas de compassion ni d’empathie. Mais la douleur n’a pas de classe sociale. Pauvre ou riche, quelqu’un qui souffre, souffre. Et mérite des soins. »

De la même façon que l’on colle des préjugés aux parents moins aisés, on s’imagine que ceux qui sont fortunés sont tous arrogants, méprisants, égoïstes. Qu’ils ne méritent pas de compassion ni d’empathie.

Une problématique, dit-elle, qui s’étend au thème de la violence conjugale, central dans l’œuvre de Moriarty. « Beaucoup de femmes violentées se tournent vers les centres de soutien pour demander de l’aide. Mais lorsqu’elles arrivent dans leur Mercedes ou leur Audi, avec une pédicure parfaite et une jolie coiffure, certains professionnels de la santé semblent ne pas y croire. Qu’une femme riche, éduquée, belle, bien mise, puisse réellement être abusée par son conjoint ? Impossible. »

Citant en exemple le personnage de Nicole Kidman, qu’elle juge traité avec « finesse, justesse, délicatesse », elle ajoute que ces Petits secrets, grands mensonges véhiculent selon elle « un message puissant et optimiste pour les mères ». À savoir qu’il est important de « se soutenir, de s’entraider et de passer outre la concurrence qui existe dans ces sous-cultures hypercompétitives obsédées par la réussite. ».

Oui, la Dre Luthar adore Big Little Lies, sa façon de présenter des scènes de thérapie « très réalistes », de « creuser les relations mère-adolescente sans prendre parti pour l’une ou pour l’autre », et de dépeindre le schadenfreude, soit la délectation malsaine du malheur d’autrui. D’ailleurs, lorsqu’on lui apprend que le réalisateur de la première saison qu’elle a tant aimée est Québécois, sa voix s’émeut. « C’est vrai ? Il vient de votre coin ? Oh ! Si vous le pouvez, transmettez-lui s’il vous plaît mes plus sincères félicitations pour son travail absolument fabuleux ! » M. Vallée, c’est pour vous.

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Big Little Lies saison 2 /  Petits secrets, grands mensonges 2

À HBO, dimanche à 21 h. Aussi en version sous-titrée en français à Super Écran, dimanche à 21 h. En version française, lundi à 22 h.