La troisième saison de «La servante écarlate» est-elle de trop?

La série reprend là où la deuxième mouture s’arrêtait. June Osborne, la servante écarlate jouée par Elisabeth Moss, refuse de s’enfuir et reste encore une fois dans la République de Gilead (les anciens États-Unis) après avoir confié son poupon à Emily (Alexis Bledel), servante et amie fugitive qui se réfugie au Canada.
Photo: Bravo / Bell Média La série reprend là où la deuxième mouture s’arrêtait. June Osborne, la servante écarlate jouée par Elisabeth Moss, refuse de s’enfuir et reste encore une fois dans la République de Gilead (les anciens États-Unis) après avoir confié son poupon à Emily (Alexis Bledel), servante et amie fugitive qui se réfugie au Canada.

La scène est dans le troisième épisode de la troisième saison de The Handmaid’s Tale (développée par Crave et diffusée ici sur Bravo), adaptation et maintenant prolongement du roman dystopique de Margaret Atwood, trésor littéraire vivant du Canada. Partant de là, on en dira beaucoup et les divulgâchages deviennent inévitables dans ce qui suit.

La série reprend exactement là où la deuxième mouture s’arrêtait. June Osborne (Offred ou Defred), la servante écarlate jouée par Elisabeth Moss, refuse de s’enfuir et reste encore une fois dans la République de Gilead (les anciens États-Unis) après avoir confié son poupon à Emily (Alexis Bledel), servante et amie fugitive qui se réfugie au Canada. Vite arrêtée, June subit différentes punitions puis se retrouve chez un nouveau maître, Joseph Lawrence (Bradley Whitford), personnage ambigu au possible, à la fois très haut gradé dans la hiérarchie du régime théocratique (il a inventé les Colonies, les camps de concentration du régime) et allié de la résistance.

Ce jour-là, tout l’état-major se réunit chez lui. Le commandant Lawrence réagit aux propositions, donne des ordres, semble préférer la répression à l’oppression (mettons), pour adoucir les peines des opposants. Il refuse par exemple le bombardement de Chicago, devenu un foyer de contestation extrême.

Les discussions entre hommes se détournent sur les femmes. Elles peuvent être « utiles et distrayantes », dit le commandant en chef pour faire rire ses collègues subalternes.

Il demande ensuite à June — elle a été éditrice de livres, souligne-t-il, avant la révolution —, il lui demande donc de lui apporter un ouvrage de Darwin, La descendance de l’homme et la sélection liée au sexe, ouvrage marqué par la morale victorienne. En fouillant la bibliothèque, June aperçoit les essais écrits par Lawrence lui-même : Problematic Populism, The Case for Relaunching the Mercantile Economy, The Christian Genealogy of Western Economies. Il lui décrit la couverture de la publication recherchée, qui se trouve être plutôt la description du vrai de vrai essai The End of Alchemy : Money, Banking and the Future of the Global Economy du banquier Mervyn King, analyse incontournable sur la crise financière de 2007-2008.

Une femme révoltée

Que faut-il faire de cette scène d’à peine une minute ? Elle semble souligner une filiation intellectuelle entre les vieilles idéologies sexistes, les positions naturalistes, essentialistes ou théologiques forgées pour discriminer les femmes avant comme maintenant. Les attaques contre l’avortement en développement dans plusieurs États de la réelle République américaine illustrent tristement le ressac.

Le commandant Lawrence et Defred poursuivent ensuite la discussion en face à face sur le féminisme et la place du deuxième sexe dans le monde. « Si les femmes ne veulent pas être réduites à leur corps, pourquoi l’utilisent-elles constamment pour obtenir ce qu’elles désirent ? » demande alors le mâle dominant. June lui répond que l’attention des hommes est peut-être trop facilement « détournée » (distracted).

Franchement, tout cela lasse facilement. On veut, on doit même, bien demeurer sensible à la cause éternellement juste de cette femme avilie, torturée, violée mais plus décidée que jamais à se battre pour elle, pour ses soeurs, pour ses filles. Il y a de la femme révoltée dans ce personnage. Révoltée au sens camusien.

June incarne un mouvement de libération par l’action, mais aussi par la conjonction groupée des réactions. Elle refuse la tyrannie et se joint à celles qui luttent pour transformer le monde et changer la vie. La deuxième saison de la série WestWorld était déjà dans cette veine. Merci et on n’en attendait pas moins, surtout en cette époque du mouvement #MoiAussi.

Une fiction de trop ?

Seulement, cette histoire est devenue tellement emberlificotée qu’on n’y croit plus. Ou à peine. Ou alors au prix de beaucoup d’abnégation narrative. La série charrie trop d’invraisemblances et la première de toutes vient simplement du fait qu’Offred soit encore en vie alors que les arbres de Gilead se transforment en gibets. Strange Fruit, chantait Billie Holiday…

Le développement de certains autres personnages féminins centraux n’aide pas. La gardienne des servantes, Aunt Lydia, gardienne de la foi dans la reproduction par le viol, apparaît brièvement dans un des trois premiers épisodes visionnés. Elle a donc réchappé à l’attaque au couteau d’une servante en fuite à la fin de la deuxième saison et elle semble accepter maintenant de vivre au milieu d’une maison de la résistance. Une épiphanie aussi soudaine qu’incompréhensible, mais que la suite de la nouvelle saison éclairera peut-être à l’aide de flash-back sur les origines de cette tortionnaire.

Le nouveau personnage pivot de Lawrence paraît tout aussi noyé dans une improbable, inimaginable et extravagante ambiguïté. À la deuxième saison, on voulait bien croire qu’un commandant n’y croit plus. Mais là, on se retrouve avec l’équivalent d’un ayatollah 4 étoiles taraudé par les remords qui transforment sa résidence en QG de la résistance. Au secours, Margaret !

Margaret Atwood a écrit une fable sur l’asservissement des femmes par les religions, le contrôle du corps des femmes par les hommes. Dans le roman, Offred, fille d’une militante féministe, ancienne éditrice, raconte son récit à travers son journal retrouvé dans le futur pour encore une fois sonder le rôle de la fiction, une des lignes de force de la très riche mécanique expressive atwoodienne. Les liens établis entre le pouvoir, la sexualité et le langage sont capitaux dans cette oeuvre.

L’adaptation télé initiale respectait passablement cette riche et complexe matière. La continuité fictionnelle forcée de l’aventure, bien qu’approuvée par Mme Atwood, glisse maintenant vers autre chose de beaucoup moins alléchant, une banale fiction de télé de plus, et rien de plus.

Le retour de Dieu

Margaret Atwood a fait paraître The Handmaid’s Tale en 1985 en réaction à la montée du fondamentalisme religieux aux États-Unis. À l’époque, les catholiques dirigés par Jean-Paul II reboulonnaient leur tradition tandis qu’en Iran comme un peu partout dans le monde musulman, les sociétés glissaient vers la tentation islamiste. La romancière a bien expliqué que tous les éléments de sa dystopie puisaient dans des exemples historiques réels, à commencer par le viol de servantes transformées en mères porteuses d’héritiers d’hommes puissants (c’est dans la Bible). On ne peut pas dire que le retour de Dieu ait faibli depuis. Un califat moyenâgeux a même existé pendant quelques dizaines de mois entre l’Irak et la Syrie. Les attaques terroristes de croyants radicaux s’étendent à l’échelle planétaire. Aux États-Unis, les conservateurs (y compris du camp démocrate) repartent à l’assaut du corps des femmes, transformé encore une fois en champ de bataille politico-idéologique. Les lois antiavortement se multiplient et la Cour suprême aura certainement bientôt à se prononcer sur ce droit fondamental acquis dans les années 1970 après des décennies de luttes. D’ailleurs, pour faire forte image, plusieurs militantes pro-choix manifestant devant les tribunaux et les législatures américaines revêtent en ce moment le costume des servantes de la série, avec capines et tuniques écarlates.

Le livre en plus

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, surtout quand on est Margaret Atwood. La romancière canadienne a annoncé la parution d’une suite romanesque très attendue à The Handmaid’s Tale. Le livre intitulé The Testaments paraîtra fin septembre. Mme Atwood sera d’ailleurs à Montréal, à l’Université Concordia, le 18 septembre pour discuter de cette parution avec lecture publique d’extraits. L’histoire se déroulera 15 ans après les faits rapportés dans le premier volume, alors que les deux saisons ajoutées à la première de l’adaptation télé poursuivent le récit sans interruption. La narration du nouveau livre entremêlera la perspective de trois femmes.

The Handmaid's Tale 3

Dimanche, dès le 9 juin, à 21h sur Crave et Bravo.