Obsession patrimoniale

La synthèse du doctorat de M. Thibault Le Hégarat permet de dégager les «mythes du patrimoine à la télévision» française.
Photo: Christophe Archambault Agence France-Presse La synthèse du doctorat de M. Thibault Le Hégarat permet de dégager les «mythes du patrimoine à la télévision» française.

Thibault Le Hégarat a regardé la télé pour son doctorat, beaucoup de télé, 3056 épisodes uniques très exactement répartis dans 296 collections différentes diffusées sur des chaînes franco-françaises de 1952 à 2017. Toutes ces émissions portaient d’une manière ou d’une autre sur le patrimoine, qu’il a réussi à classer dans 33 catégories (du naturel à l’industriel) et 26 genres télévisuels différents.

Le thème fourre-tout permet de faire aussi bien des émissions religieuses que des séries pour enfants ou même des productions sportives. La diffusion du Tour de France permet par exemple de célébrer les sites enchanteurs traversés par les coureurs.

« Le patrimoine n’est pas un genre comme la fiction, mais un thème », explique M. Le Hégarat, joint à Paris pour parler de son livre Chefs-d’oeuvre et racines (Éditions INA), tiré de sa thèse. « Quand on regarde tout ce qui a été diffusé, on n’arrive pas à le réduire à quelques éléments qui reviendraient systématiquement, ni dans la forme, ni dans le ton, ni dans les sujets. Dans les milliers d’heures visionnées, je n’ai pas trouvé un dénominateur commun, à part le fait que le mot “patrimoine” revenait partout. »

Par contre, la synthèse permet de dégager ce que M. Le Hégarat appelle les « mythes du patrimoine à la télévision » française, trois cadrages structurants.

La terre chrétienne. Les émissions rappellent et célèbrent constamment l’héritage chrétien de la France. Le sentiment religieux ne s’exprime pas forcément dans les émissions, même si le journaliste Pierre de Lagarde, qui a animé Chefs-d’oeuvre en péril (1962-1975), première grande émission thématique, défendait ce que M. Le Hégarat décrit comme un catholicisme « intransigeant ».

La France rurale et paysanne. Ce monde idéalisé et menacé, surtout à partir des années 1970, est souvent présenté dans un discours « passéiste et anti-modernité ».

Les origines ou le mythe du paradis perdu. Cet axe est lié au second en présentant « un paysage idéal, celui d’une ruralité où les terres cultivées et les domaines boisés seraient préservés », et parfois même à un temps d’avant la présence humaine.

Conservatisme

L’émission Des racines et des ailes diffusée par TV5 le jeudi 16 mai concentrait encore ces perspectives au pur sucre en s’intéressant aux « trésors du Vaucluse, depuis Avignon ». On y a donc vu : le fameux pont tronqué de la cité pontificale et les vignes de l’appellation châteauneuf-du-pape ; des églises, des châteaux et des villages moyenâgeux comme le théâtre romain d’Orange ; les forêts du mont Ventoux et des champs de lavande ; un troupeau de moutons et son berger, une productrice d’eau de rose et une fromagère.

Des racines et des ailes, créée en 1997, vient de célébrer sa centième mouture. Elle attire encore environ trois millions de téléspectateurs.

« En définitive, l’exaltation du patrimoine et, à travers lui, d’une histoire et d’une identité françaises ressemble à un repli national, dit la conclusion de Chefs-d’oeuvre et racines, essai titré par emprunt aux deux émissions phares du créneau. [Valeur sûre et refuge] en temps de crise, il cristallise les angoisses de la société française tout en offrant aux citoyens une source de réconfort et de certitudes. […] Le patrimoine apparaît comme un prétexte pour parler du passé et du territoire national. Les discours se répartissent le long d’un spectre allant de la nostalgie désuète à la célébration des racines supposées de la nation France. »

Bref, le patrimoine à la télé sert à parler aux Français de leur magnifique territoire, de leur fabuleuse et longue histoire et finalement de leur distinction identitaire, assez souvent dans un sentiment mélancolique, pour ainsi dire chargé de regrets.

« Beaucoup d’émissions ont un ton conservateur, au sens sociopolitique, dit le chercheur en entrevue. Elles disent que la France néglige son passé, perd contact avec un temps plus glorieux. La plupart du temps, ce n’est même pas conscient de la part des producteurs, qui se contentent de faire comme tout le monde fait. »

Il cite le journal de Jean-Pierre Pernaut sur la première chaîne, qui célèbre quotidiennement les villages, des traditions, des métiers d’antan : le berger corse, la fête du hareng, le piment d’Espelette, le gardien de phare… « On est dans un discours extrêmement réactionnaire », dit Thibault Le Hégarat en citant un mémoire universitaire publié par Michel Le Guénic intitulé Nos régions selon Jean-Pierre Pernaut. Pétainiste ou pittoresque ?. « Tous les jours, on a donc une émission qui nous dit que la ville est en train de tout gâcher et que Paris, c’est le cauchemar absolu », résume par une formule-choc le docteur en télé.

Présentisme

La télé rejoue-t-elle ainsi pour notre époque le rôle des romans du XIXe siècle comme moyen médiatique de sacraliser le passé, la nation, l’identité ? Oui et non. Le spécialiste note que, depuis les années 1980, la société française se retrouve dans une sorte de « présentisme », selon la formule de l’historien François Hartog. Le patrimoine devient un symptôme de ce présent omniprésent et de son rapport particulier au passé.

Dans ce nouveau « régime d’historicité », chaque instant s’abîme dans l’immédiateté et les horizons temporels s’effacent. Les sites plus ou moins préservés ou les techniques ancestrales deviennent des trésors à préserver afin de rendre habitable le monde actuel dans lequel on ne se retrouve plus. Le présentisme privilégie la mémoire qui fige les passés successifs et qui n’est pas la même chose que l’histoire qui les reconstruit et les met à distance.

« Il y a encore cent ans, quand quelque chose disparaissait ou était modifié, ce n’était pas grave, dit M. Le Hégarat. Aujourd’hui, nos contemporains ne veulent plus de modifications, de modernisations. Je ne suis pas sûr, par exemple, qu’on pourrait bâtir la pyramide du Louvre aujourd’hui. Il y a de fortes réticences à tout ce qui modifie les traces du passé. On le voit aussi autour de Notre-Dame de Paris en ce moment. Un pan de la France ne veut rien modifier et souhaite reconstruire à l’identique la flèche du XIXe siècle. »

Sacralisation

Les émissions sur le patrimoine jouent un rôle actif dans ce contexte. Elles démocratisent l’intérêt pour certains sites jusqu’à amplifier la massification des visites. Elles sensibilisent le public aux enjeux liés à la conservation. Elles accompagnent aussi une sorte d’idéalisation des lieux de mémoire d’un passé mythifié.

« Depuis quelques années, le patrimoine est sacralisé comme une trace de la grandeur passée de la France et donc comme un moyen de se reconnecter avec des racines fantasmées, dit Thibault Le Hégarat. Les trois mythes autour du patrimoine télévisé idéalisent et magnifient un passé et une histoire à travers le patrimoine qui passe d’un objet artistique à un objet culturel et identitaire. »

En tout cas, dit-il, il y a en France « une obsession, presque un fanatisme, autour du patrimoine » qu’on ne retrouve pas dans d’autres pays. Il note aussi que ces sujets deviennent « beaucoup plus polémiques », comme le montre le débat amorcé autour du chantier de restauration de la cathédrale parisienne incendiée.

« Il y a un rapport au passé en France qui ne me plaît plus trop, conclut le spécialiste de la patrimoinalisation par la télé. C’est lié à un contexte politique et social, mais c’est aussi le symptôme d’une société qui n’est pas en très, très bonne santé. »

Au Québec

L’émission Des racines et des ailes relayée ici par TV5 Québec Canada a tourné un épisode au Québec pour une première fois cet hiver. Le portrait du fjord du Saguenay et de la Vieille Capitale sera diffusé en 2020.

Nul n’est donc prophète en son pays médiatique. Il y a très peu d’efforts plus ou moins récents dans les médias québécois pour traiter du patrimoine, sujet négligé dans la vie comme à la télé.

Les passionnés du genre se rabattent sur les productions françaises. Des racines et des ailes demeure l’une des émissions les plus populaires de la grille de TV5 Canada Québec. Elle franchit régulièrement la barre des 100 000 téléspectateurs, avec une portée à 250 000 personnes différentes qui la regardent à un moment ou un autre pendant une saison.

Institut national de l'audiovisuel

Pour faire l’histoire et l’analyse du patrimoine à la télé, il fallait bien sûr que la télé s’y intéresse suffisamment, mais aussi que les émissions concernées soient elles-mêmes conservées comme du patrimoine. L’histoire des médias doublée d’une histoire culturelle que propose le livre Chefs-d’oeuvre et racines a été rendue possible grâce à la disponibilité en archives de milliers d’heures de télé conservées au sein de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), très riche dépositaire de la mémoire médiatique française, qui publie d’ailleurs le livre de Thibault Le Hégarat. « J’ai discuté avec des chercheurs qui sont allés dans les pays voisins et ils m’ont tous dit que c’est très difficile d’y avoir accès aux archives, dit-il en entrevue. En France, nous avons ce centre exceptionnel. Au départ, l’INA disait faire de l’archivage, puis qu’il était la mémoire audiovisuelle, et maintenant, l’Institut se présente comme le dépositaire du patrimoine audiovisuel de la France. »

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