«Deadwood» au balcon

Longtemps, on a pensé que la série culte sise dans le Dakota du Sud, à la fin du XIXe siècle, n’aurait jamais de suite. Mais le créateur et scénariste David Milch avait encore des choses à dire.
Photo: HBO Longtemps, on a pensé que la série culte sise dans le Dakota du Sud, à la fin du XIXe siècle, n’aurait jamais de suite. Mais le créateur et scénariste David Milch avait encore des choses à dire.

Un sifflement se fait entendre. À l’écran, un train entre en gare. « Ten years gone ! » « Dix années écoulées ! » s’exclame la voix modulée par l’alcool de Calamity Jane. Assise sur son cheval, de sa posture signature déglinguée, elle monologue, balançant une bouteille vide du bout de la main, avançant sur les chemins cahoteux. Soyez prêts. Jane revient à Deadwood.

Tout comme Deadwood revient à l’antenne de HBO sous la forme d’un film de près de deux heures. Dix ans, en fait treize, après s’être abruptement terminée. Après trois saisons. Et sans véritable résolution.

Longtemps, on a pensé que la série culte sise dans le Dakota du Sud, à la fin du XIXe siècle, n’aurait jamais de suite. Mais le créateur et scénariste David Milch avait encore des choses à dire. On aurait pu craindre le pire. Après tout, ne dit-on pas que « Le mieux est l’ennemi du bien » ? Sauf qu’ici le mieux est l’ami de l’excellent.

Avec David Milch bien en selle côté scénario et Daniel Minahan à la réalisation, l’esprit de la série n’est guère dénaturé. L’une des premières lignes de dialogue ? « You murdering conniving thieving co** sucker. » Pas de doute, on est à Deadwood.

Et pas de doute non plus, on est face à Al Swearengen, qui sacre effectivement beaucoup. Un proxénète et tenancier de bar, incarné avec panache par l’acteur britannique Ian McShane. Un type fantastique, capable autant de compassion que d’effroyable cruauté. « Une contradiction à deux pattes. Un loup qui montre les crocs et sort les griffes quand il le faut, mais qui cache de la tendresse dans son coeur de tueur », ajoute l’auteure et journaliste Alison Nastasi.

Complexité et fluidité

Basée à L.A., l’ancienne rédactrice pour le site Flavorwire considère Deadwood comme l’une des meilleures séries des vingt dernières années. Et Al Swearengen comme l’un des meilleurs méchants de tous les temps. « De nos jours, la télé regorge d’antihéros, mais Deadwood a été parmi les premières productions à mettre à l’avant-plan un escroc charmant avec du sang plein les mains. »

Fidèle de l’émission pour plein de raisons, Alison Nastasi s’est notamment intéressée aux personnages inspirés par des femmes ayant réellement existé, les real-life women of Deadwood. « La production ne romance pas ce qu’était la vie des travailleuses du sexe à l’époque. Elle montre toute la brutalité, tous les sévices, toutes les injustices auxquels elles ont été confrontées. »

Autre point particulier : le désir, et la façon dont il est présenté. « Celui, masculin, qui domine chaque décision prise dans cette ville. Celui que les femmes manipulent pour survivre. Celui qui les lie dans leur quête vers quelque chose de plus grand. D’ailleurs, les relations entre ces femmes, qu’elles soient sexuelles ou platoniques, sont criantes de vérité et de fluidité. »

 
Photo: HBO La journaliste Alison Nastasi s’est intéressée aux personnages inspirés par des femmes ayant réellement existé, les «real-life women of Deadwood».

Parmi ces femmes, il y a bien sûr la Calamity Jane mentionnée ci-devant. Un personnage important, historique, Martha Jane Cannary de son nom. Interprétée magnifiquement par l’Américaine Robin Weigert. Et présentée, précise Gilles Menegaldo, « de façon beaucoup plus riche, beaucoup plus nuancée, beaucoup plus ambiguë et avec beaucoup plus de complexité que jamais auparavant ».

Un anti-western

Le mot « complexité » revient souvent dans les propos du professeur de littérature américaine et de cinéma à l’Université de Poitiers. Celui qui a signé une analyse intitulée Les figurations du corps dans Deadwood. Ancrage historique, réalisme et théâtralité est un inconditionnel de ce « western révisionniste qui remet en cause la mythologie conquérante de l’Ouest ». Un anti-western fait de vices et de saleté, où les personnages alternent entre le saloon et le balcon. Un lieu allégorique primordial, d’où ils observent les duels, les confrontations, les jeux de pouvoir.

Élément primordial aussi ? Le langage travaillé, meublé d’un éventail d’obscénités. Une obscénité que l’on retrouve par ailleurs dans le théâtre shakespearien, rappelle le professeur Menegaldo, qui salue « la richesse du lexique, la qualité de la syntaxe mêlée à des mots orduriers, et la grande force métaphorique des dialogues ».

Force qu’avait selon lui la finale « extrêmement désenchantée » de la troisième saison, projetée le 27 avril 2006. Et qui se terminait sur un dernier plan, à savoir Al Swearengen « effaçant les taches de sang avec une serpillière. Masquant les traces de violence ». « C’était un constat extrêmement pessimiste par rapport à la civilisation. C’était une régression de sauvagerie, de non-respect de l’individu. »

Le Dakota du Sud au nord

Avec ses pointes d’âpreté, de rudesse, de vase, de sang et de sacres, Les pays d’en haut ont souvent été qualifiés de « notre Deadwood à nous ». Et l’on pourrait croire que Gilles Desjardins a écrit son adaptation de l’oeuvre de Claude-Henri Grignon avec une p’tite pensée pour Seth Bullock, Alma Garret et Wild Bill Hickok. Pourtant, il n’a visionné que le premier épisode de la première saison de leur épopée. « La raison pour laquelle j’ai utilisé la référence, c’est les nombreux points de contact : la saleté, la sueur. L’ambition, la cupidité, les rapports de pouvoir. »

Présentement en train de rédiger le tout dernier épisode de la toute dernière saison des Pays…, Gilles Desjardins confie que « d’avoir une référence extérieure à la culture québécoise permettait de mettre des paramètres dans lesquels le public pouvait se retrouver ». « Le problème quand on fait de la série historique, mentionne-t-il, c’est qu’on est tributaire de tous les clichés que le public a assimilés. »

Se déroulant sensiblement à la même époque, Deadwood, « avec ses 50 fucks et dérivés à l’intérieur d’une heure », l’a aidé à faire passer certaines idées. Notamment les mots d’église, qui ont beaucoup été contestés au départ des Pays d’en haut (« alors que plusieurs thèses démontrent que la grande époque du sacrage s’étend de 1860 à 1900 dans l’industrie forestière du Nord »). Et puis les armes, tout ce qui est relié à la sexualité. « La vision que les gens ont de notre passé est plus folklorique qu’historique, avance le scénariste. Ils aiment bien voir de beaux paysages, de belles histoires d’amour, mais pas de conflits sociaux, pas de rapports de force, pas de véritable ambition. D’être confronté à tout ça d’un coup, ça faisait beaucoup. »

Ceux qui verront Deadwood – The Movie seront confrontés à tous ces éléments. Baignés cette fois d’une touche plus lumineuse… Ainsi, entre les scènes de showdown, comme on dit, les coups de fusil, les confrontations, les meurtres, les retours dans le temps et les effusions de sang, on assistera à une naissance, à un mariage et à une petite neige qui tombera doucement.

Tout ça quand même, dans une cohérence avec l’avant. Pour citer le bon Charlie Utter : « Dix ans sont passés comme dans un claquement de doigts. »

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Deadwood – The Movie

HBO dès le 31 mai