«Moi et cie»: moi, mais surtout les autres

Magalie et Martine intervenant dans «Urgence santé mentale»
Photo: Moi et Cie Magalie et Martine intervenant dans «Urgence santé mentale»

Depuis qu’elle a délaissé le « Moi » pour se concentrer sur la « cie », la chaîne spécialisée du Groupe TVA connaît une croissance considérable de ses abonnements — et de son auditoire.

Dans la dernière année, ce dernier a ainsi augmenté de 44 %, note Suzanne Landry, directrice principale des chaînes et de la programmation du Groupe TVA. « Les gens ont été interpellés par notre désir de présenter des réalités différentes, de briser certains préjugés. De faire de la télé utile. »

À preuve, le palmarès des séries les plus regardées des 12 derniers mois, qui ne compte que des docus-réalités, dont sept productions originales.

Parmi elles, Face à la rue. Que sont-ils devenus ?, troisième volet de la série sur les visages de l’itinérance animée par Jean-Marie Lapointe.

Le succès de cette émission à vocation humaine et sociale a été tel que l’animateur revient désormais à la barre de Fin de mois, l’une des deux nouvelles productions originales québécoises qu’accueille Moi et Cie dès mardi.

Sans misérabilisme et avec sensibilité, cette production de Trinome & filles, en collaboration avec Québecor Contenu, présente, en 10 épisodes, tout autant de familles. Toutes aux prises avec de grandes difficultés financières.

La première, c’est celle Karine. Une mère célibataire qui a dû quitter son emploi en raison de la fibromyalgie dont elle est atteinte. Depuis ce temps, elle se voit forcée d’avoir recours à l’aide sociale. Mais c’est surtout à son incroyable force de caractère qu’elle a recours, aux heures de bénévolat qu’elle réalise, à son imagination, à sa débrouillardise et à ses valeurs solidement ancrées. Des valeurs qu’elle a également transmises à ses enfants. Malika, 13 ans, et Zachary, 12 ans.

De façon imagée, le réalisateur de la série, Frederic Gieling, note ici que ce que l’équipe a voulu mettre en avant, c’est la « richesse de ces gens ». Pas matérielle. Mais bien celle de leur personnalité. De leur entraide. De leur soutien l’un pour l’autre. La richesse qui compte vraiment.

Ainsi, difficile de rester de glace devant Zachary, vaillant bonhomme qui, à la banque alimentaire où la famille fait du bénévolat, déplie des boîtes, ramasse des chaises, guide les personnes âgées à travers la salle, fait un câlin à sa soeur.

« Ça nous rend de bonne humeur de savoir qu’on a aidé quelqu’un dans notre journée ! » lance-t-il à Jean-Marie Lapointe.

De la même façon, quand ce dernier demande à Malika si elle a l’impression qu’il lui « manque quelque chose ? » l’adolescente répond illico « non ! ». Sans même une seconde d’hésitation.

Photo: Moi & Cie Jean-Marie Lapointe, animateur de «Face à la rue. Que sont-ils devenus?», troisième volet de la série sur les visages de l’itinérance

Visiblement, l’animateur a été chamboulé par l’expérience de tournage, qui se poursuit toujours. « Le sujet de la pauvreté nous touche, nous fait peur. Nous ne voulons pas le regarder. Mais nous sommes peut-être plus proches de vivre dans cette réalité que nous ne l’imaginons. Nous nous endettons. Nous menons un rythme de vie de fou. »

Et, bien souvent, nous oublions le plus important. Comme le remarque Karine : « Si je n’étais pas malade, j’aurais peut-être une meilleure job. Un meilleur salaire. Une meilleure voiture. Mais je ne serais peut-être pas aussi proche de mes enfants. »

D’où l’on vient

« Ça fait 17 ans que je travaille à l’urgence. J’aurais aimé pouvoir expliquer ce que je fais avant ! » s’exclame le Dr Stéphane Proulx. Le psychiatre de l’hôpital Notre-Dame a enfin pu le faire dans Urgence santé mentale. Enfin pu montrer que la vision tranchée que le public a souvent de sa profession est fausse. « Je caricature, dit-il, mais soit on est des bourreaux qui enferment et shootent les patients avec un médicament injectable, soit on est trop permissifs, on les laisse partir et ça cause des problèmes. »

Il ne suffit que de quelques minutes, en personne comme à l’écran, pour comprendre que le Dr Proulx est un spécialiste passionné — et un personnage charismatique rêvé. « C’est une star ! s’exclame le réalisateur Mathieu Arsenault. Déjà, c’est un psychiatre en baskets qui n’a pas la langue dans sa poche. Qui critique parfois le système. Qui est extrêmement empathique, extrêmement humble. On est devenus amis dans l’aventure. »

Le mot aventure décrit bien l’année qui vient de s’écouler pour Mathieu Arsenault. En mars, celui qui a longtemps été monteur aux Francs-tireurs sortait Tenir tête. Un documentaire bouleversant dans lequel il raconte comment, à 35 ans, les symptômes de la psychose l’ont soudain frappé. Comment il s’est mis à entendre une voix lui affirmant qu’il était spécial, qu’il avait des pouvoirs de shaman guérisseur. Comment, encaissant 15 000 $ de ses REER, il est parti à San Francisco pour vivre « un nouveau cycle d’abondance ». Laissant derrière lui son amoureuse enceinte, Alix, et leur fille Lou. Découvrant enfin, grâce à l’aide de ses proches et du système médical, qu’il était atteint de trouble bipolaire.

Quel jour on est ?

C’est de cette expérience que Mathieu Arsenault a tiré l’inspiration pour sa première série télévisée à titre de réalisateur. Produite par Zone3 en collaboration avec Québecor Contenu, Urgence Santé mentale a pour sous-titre : « Quel jour on est ? », soit la question qui est posée aux patients en crise, et qui a également été posée au cinéaste il y a de cela de nombreuses années, lorsqu’il n’allait vraiment pas bien, et que son frère a appelé le 911.

« Dans mon délire, je ne savais pas quoi répondre — et on a pu m’embarquer à l’hôpital. Ça demeure une expérience extrêmement traumatisante de se faire suspendre ses droits individuels et traiter de force. »

Le réalisateur répète qu’il vit présentement une période heureuse. Que « professionnellement, ça ne pourrait aller mieux ». « Mais je n’oublie pas qui je suis, d’où je viens. »

C’est d’ailleurs armé de cette expérience, de sa sensibilité, de son humanité et du démo de sa série qu’il s’est tourné vers Moi et Cie. Qui n’est vraiment plus, note Mathieu « la chaîne pour — avec des émissions de déco qu’elle était ». Son projet, dit-il, a été accepté sans qu’il ait à y « apporter de grosses corrections ». Sans non plus qu’il soit obligé d’engager un animateur connu. Avec son sens de l’humour aiguisé, il s’esclaffe : « Qu’ils aient confié la réalisation de 10 épisodes à un gars bipolaire, je trouve ça audacieux ! »

Fin de mois et Urgence santé mentale

Moi et cie, à partir de mardi, dès 21 h