«Gentleman Jack»: ainsi soit-elle

Cette propriétaire terrienne indépendante passait pour une excentrique avec ses tenues sombres dépourvues de rubans et de frous-frous.
Photo: HBO Canada Cette propriétaire terrienne indépendante passait pour une excentrique avec ses tenues sombres dépourvues de rubans et de frous-frous.

Férue de sciences, passionnée de voyages, alpiniste émérite, polyglotte, l’Anglaise Anne Lister (1791-1840) était une femme libre, en avance sur son temps, qui ne s’en laissait pas imposer par la société puritaine du XIXe siècle, qui aurait préféré la voir prendre époux et pondre des petits. Or, cette propriétaire terrienne indépendante, qui passait pour une excentrique aux yeux de tous avec ses tenues sombres dépourvues de rubans et de frous-frous, se disait « amoureuse des femmes » — le terme lesbienne n’étant pas en usage à l’époque.

Si elle consignait secrètement ses liaisons homosexuelles dans son journal intime, Anne Lister ne considérait pas du tout sa préférence pour la gent féminine comme un péché. Au contraire, elle croyait que si Dieu l’avait ainsi faite, elle ne devait pas renier sa vraie nature. Ayant fait l’objet en 2010 d’un téléfilm (The Secret Diaries of Miss Anne Lister, de James Kent) et d’un documentaire (Revealing Anne Lister, de Matthew Hill), Anne Lister se révèle cette fois avec toute son impétuosité et sa fierté sous les traits de la fougueuse et piquante Suranne Jones dans Gentleman Jack, télésérie en huit épisodes de Sally Wainwright (Unforgiven, Happy Valley, Scott Bailey).

Reconnue en Angleterre comme la première lesbienne moderne, Anne Lister demeure aux yeux des Français la première femme à avoir escaladé le plus haut sommet des Pyrénées. Notez que Gentleman Jack est une série produite par la chaîne britannique BBC One… et que, malgré la remarquable reconstitution d’époque, on regrette par moments que la série n’ait pas été conçue par une chaîne française.

Appelez-moi Jack

Campée en 1832, à Halifax, dans le Yorkshire de l’Ouest, la série, titrée d’après l’un des surnoms d’Anne Lister (on l’appelait aussi Fred), se concentre essentiellement sur la dernière relation amoureuse d’Anne Lister. On y découvre aussi son passé à coups de brefs flash-backs — tantôt déchirants, tantôt amusants —, de même qu’on y suit son combat quotidien pour se faire respecter auprès des employés de ses mines de charbon et des locataires de son domaine.

Entre ses prises de bec avec sa sœur cadette Marian (Gemma Whelan), qui rêve de prendre mari, et ses tendres conversations avec sa tante Anne (Gemma Jones, qui incarnait ce même rôle dans le téléfilm cité plus haut), qui ne souhaite que son bonheur en dépit des qu’en-dira-t-on, Anne Lister ne semble jamais vouloir tenir en place.

Chapeau haut de forme crânement vissé sur la tête, elle avale d’un pas décidé des kilomètres pour visiter ses locataires, se rendre à ses rendez-vous d’affaires, prendre le thé chez les dames guindées de la bonne société et, surtout, pour payer une visite à l’objet de son affection, Ann Walker (Sophie Rundle).

Femme de tête et de cœur

Alors que le rythme de la série épouse les mouvements de l’énergique héroïne, qui prend le spectateur à part en lui lançant des œillades coquines ou des réflexions exaspérées teintées d’humour caustique, Gentleman Jack souffre d’une baisse de régime plus l’histoire sur la lente et patiente conquête du cœur d’Ann Walker prend de l’importance. Il faut dire que cette oie blanche paranoïaque — elle croyait que tous les hommes en voulaient à sa fortune — a tôt fait de lasser le spectateur avec ses caprices, ses cachotteries et ses crises de larmes. Bien que la liaison entre les deux femmes devienne de plus en plus charnelle au fil des épisodes, chaque visite de la première à la seconde paraît être une plate répétition de la précédente.

Fallait-il vraiment réduire le récit de cette femme hors norme, d’une fine intelligence et d’une grande culture, qui dirigea d’une main de maître le domaine familial de Shibden Hall, à cette histoire d’amour ? Certes, celle-ci déboucha sur un mariage nonofficiel avec échange d’alliances, ce qui était peu courant à l’époque et illustre bien la force de caractère de cette dame qui se heurta toute sa vie à la société hypocrite.

Or, si les six volumes de son journal dévoilaient des aspects de la vie intime des femmes que les sœurs Brontë et Jane Austen n’ont pu aborder dans leurs romans, Anne Lister ne méritait-elle pas une série explorant davantage toute sa complexité ?

Le journal de Lister

En 1983, à l’âge de 52 ans, alors qu’elle vient de terminer ses études universitaires, l’historienne anglaise Helena Withbread désire explorer la correspondance d’Anne Lister, dont elle connaît l’existence pour avoir vécu près de Shibden Mill, autrefois propriété de l’excentrique Anglaise, à Halifax, dans le Yorkshire de l’Ouest. L’auteure connaissait également les articles de Vivien Ingham, parus à la fin des années 1960, sur les exploits de celle qui fut la première femme à conquérir le Vignemale, au sommet des Pyrénées.

À sa grande surprise, l’historienne découvre l’existence de son journal intime, lequel avait été caché il y a plus de 100 ans par John Lister, qui craignait que sa propre homosexualité soit dévoilée au grand jour en exposant celle de sa parente.

Composé de plus de quatre millions de mots, écrit dès l’âge de 15 ans jusqu’à sa mort à 49 ans (d’une piqûre d’insecte lors d’un voyage en Russie), ce journal, nullement destiné à la publication, racontait dans le détail le quotidien d’Anne Lister. La dame y détaillait également ses conquêtes féminines ; ces passages, qui totalisent environ un sixième du journal, étaient écrits sous la forme d’un code secret mélangeant formules d’algèbre et alphabet grec. Après avoir patiemment décodé le tout et fait paraître en trois volumes le journal d’Anne Lister (en 1988, 1993 et 2012), Helena Withbread préparerait une biographie sur celle qu’on surnommait « Gentleman Jack ».

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Gentleman Jack

HBO, lundi, 22 h. Super Écran, mardi, 21 h (dès le 21 mai).