S’indigner plus vite que son ombre

Marie-Ève Tremblay juge qu’en soi, l’indignation n’est pas mauvaise, et qu’elle est même importante par moments.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marie-Ève Tremblay juge qu’en soi, l’indignation n’est pas mauvaise, et qu’elle est même importante par moments.

Il y a, sur les réseaux sociaux, des images scandaleuses qui méritent notre emportement collectif. Et il y en a d’autres, très nombreuses, qui mériteraient qu’on tourne sept fois notre index avant de cliquer sur le bouton « partager ».

Dans sa série documentaire en quatre épisodes intitulée Indignation, le projet Corde sensible de Radio-Canada éclaire cet empressement en ligne à s’élever — et souvent avec vitesse et véhémence — contre la moindre apparence de scandale. Une indignation parfois alimentée par les médias traditionnels, y souligneMarie-Ève Tremblay, qui mène ce projet avec son acolyte Julien D. Proulx.

La journaliste a commencé sa recherche — et lance le documentaire — avec le cas du défilé 2017 de la Saint-Jean, où une vidéo diffusée sur Facebook montrait quatre jeunes noirs dans des habits aux allures vaguement colonialistes pousser un char allégorique sur lequel des Blancs jouaient de la musique. Les allégations de racisme ont rapidement fusé de partout, le sujet se répandant sur la Toile comme une traînée de poudre, jusqu’à être couvert par de grands médias internationaux comme la BBC.

Sauf que comme le démontre Indignation, les quatre jeunes hommes avaient été choisis parce que leur équipe de football était en campagne de financement, et que les organisateurs avaient besoin de personnes en bonne forme physique pour pousser ce char. Et les costumes avaient été choisis bien à l’avance.

« Tu vois que c’est une comédie d’erreurs, raconte Marie-Ève Tremblay. L’image isolée est frappante et dérange, mais quand tu vois le défilé dans son ensemble, c’est différent. C’est important d’en parler, parce que ça alimente la division. »

Cette division est au coeur des inquiétudes de Marie-Ève Tremblay, qui cite aussi dans un des épisodes l’exemple de ces ados portant des casquettes rouges « Make America Great Again » qui semblaient se moquer d’un Autochtone lors d’une manifestation. Si en quelques heures ces jeunes sont devenus des cibles de choix pour les internautes, une simple recherche aurait permis de trouver la vidéo complète de la situation, qui révélait une tout autre réalité.

« Est-ce qu’on fait quelque chose de positif à essayer de fomenter la foule enragée contre des jeunes de 15-16 ans ? » se questionne dans Indignation Jeff Yates, spécialiste des fausses nouvelles à Radio-Canada.

Viser la discussion

Les médias ne sont pas tout blancs dans cette espèce de course à l’indignation. Dans une situation financière souvent fragile et de plus en plus portés par une culture de la rapidité, ceux-ci peuvent être tentés de vite sauter aux conclusions et d’alimenter une controverse qui leur rapporte clics et visibilité.

« Est-ce que je vais créer le buzz ou raconter quelque chose qui a un réel écho ? résume Marie-Ève Tremblay. C’est difficile, la ligne est mince entre les deux. »

Dans son exploration de l’indignation, ce nouveau volet de Corde sensible — qui vit aussi en balado, à la radio et en capsules vidéo — évite par contre de cibler des personnes ou des entreprises, précise Mme Tremblay. « De toute évidence, il y a certains médias qui connaissent très bien le procédé et qui s’en servent. Mais on a décidé de ne pointer personne. Même si on a interviewé du monde qui ont généré des controverses, qui en sont victimes, qui analysent à distance, c’est leur point de vue. On veut puncher dans personne, on veut avoir une discussion. »

Quand on a commencé à faire le documentaire, il se passait de quoi toutes les semaines. En fait, il n’y a pas un jour où on ne voit pas une controverse.

Indignation laisse la parole à toutes sortes d’intervenants, de Martine Delvaux à Rachida Azdouz en passant par Normand Baillargeon, Judith Lussier et Richard Martineau.

Ressource naturelle

Les exemples abordés dans la production de Tou.tv sont loin d’être un portrait exhaustif des cas de grogne publique sur les réseaux sociaux. « Quand on a commencé à faire le documentaire, il se passait de quoi toutes les semaines, souligne Marie-Ève Tremblay. En fait, il n’y a pas un jour où on ne voit pas une controverse. »

Internet est un terreau très fertile pour ce genre d’emballement, souligne Jeff Yates dans le documentaire. « L’indignation, c’est une des matières premières du Web, c’est comme une ressource naturelle », résume-t-il.

Mais Marie-Ève Tremblay juge qu’en soi, l’indignation n’est pas mauvaise, et qu’elle est importante par moments. Elle donne l’exemple de la levée de boucliers contre les commentaires ayant découlé de la mort dans un incendie d’une famille syrienne à Halifax ou du cas de racisme à l’aréna de Saint-Jérôme.

« Mais il y a des moments où on peut se questionner et surtout où on doit prendre du recul et exposer la situation complète, explique-t-elle. C’est-ce que j’aimerais que les gens aient en tête a la fin de cette série. Est-ce que j’ai tout ce qu’il faut pour avoir une opinion éclairée ? »

Parce qu’il est vrai que c’est tentant de s’indigner plus vite que son ombre.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Corde sensible Indignation

De Marie-Ève Tremblay. Avec Julien D. Proulx. En ligne sur Tou.tv dès le 24 avril.