«Le trône de fer», c’est nous

Le duo emblématique John Snow et Daenerys Targaryen dans la huitième et dernière saison
Photo: HBO Le duo emblématique John Snow et Daenerys Targaryen dans la huitième et dernière saison

« Pourquoi sommes-nous si intéressés par une histoire qui semble avoir pour décor le Moyen Âge européen, mais qui ne se passe pas du tout à cette époque ? Pourquoi aimons-nous tant regarder des hommes et des femmes courir partout avec des épées ? » Pour le professeur Robert Rouse, la réponse est simple : « Parce que Game of Thrones parle de nous. »

C’est du moins la thèse qu’il soutient dans le cours qu’il donne depuis 2016 à l’Université de la Colombie-Britannique et dans lequel il analyse A Song of Ice and Fire, série de romans signés George R. R. Martin sur laquelle est basée (jusqu’à un certain point) l’adaptation télévisée de HBO.

Originaire de la Nouvelle-Zélande, où Peter Jackson a tourné Le Seigneur des anneaux, le professeur Rouse sait ce qui arrive quand une série fantastique obtient un succès foudroyant. Mais J. R. R. Tolkien n’est pas G. R. R. Martin. « Le Seigneur des anneaux a été publié après la Seconde Guerre mondiale. C’est un monde très noir ou blanc. Les bons et les méchants, les alliés et les nazis. Alors que lorsque Martin écrit Le trône de fer, ce sont les années 1990, 2000. Ce sont les troupes américaines en Irak, c’est l’Afghanistan. C’est beaucoup de nuances de gris. »

Et ce sont ces nuances qui font l’attrait, croit-il. « Typiquement, ce genre de série est suivi par des jeunes hommes amateurs de fantasy (fantastique) traditionnel. Mais les intrigues politiques ont accroché les plus vieux, et beaucoup de femmes. Comme House of Cards, il s’agit d’un soap-opéra (téléroman) politique. Et puisque nous ne pouvons plus regarder Kevin Spacey… »

Des blocs d’Histoire

Parlant de regard, ce qui captive tant dans les écrits de l’auteur, né au New Jersey et vivant au Nouveau-Mexique, c’est son point de vue « subtilement américain », selon lui. « L’intérêt de Martin pour les questions de genres et les questions raciales, sa vision de la politique internationale. Tout cela reflète la vision des États-Unis sur l’histoire du monde. »

La Dre Carolyne Larrington, professeure de littérature médiévale à l’Université d’Oxford, se passionne aussi pour ces questions. Dans son livre Winter Is Coming : The Medieval World of Game of Thrones, elle décortique les influences réelles et mythologiques de la série, en parsemant ses observations de son humour typiquement british.

Depuis les Trekkies, je crois qu’il n’y a rien eu de tel en fait de communauté télévisuelle

C’est à bord d’un avion que la Dre Larrington s’est plongée dans cet univers. « La saison 2 était en tournage en Islande et, comme je suis spécialisée en littérature médiévale de ce pays, je me suis dit : je dois savoir de quoi il en retourne. » Vingt minutes plus tard, elle était accro. « J’ai vu les scènes de guerre. Puis le loup-garou. J’ai fait oui ! J’adore cette idée de nordicité ! »

La révolution du Trône de fer n’aura donc pas été que télévisuelle. Elle aura également secoué le milieu universitaire. « Beaucoup d’entre nous, médiévistes, y ont vu une façon de dire aux étudiants : vous voyez ce qui se passe à King’s Landing ? Eh bien, au XIVe siècle en Angleterre, les choses se seraient passées de la même façon — ou complètement différemment. On sent que George R. R. Martin a fait une mineure dans le domaine. Qu’il a construit son monde, Westeros, à partir de blocs d’Histoire. »

Tabous et interdits

Grande part de cette Histoire : la violence sexuelle. Dépeinte dans la série de façon frontale. Et entièrement réaliste, estime la professeure Larrington. Si ce n’est que « dans le Moyen Âge, elle n’aurait pas autant été dirigée envers les femmes aristocrates. Mais sinon, c’est ce à quoi vous auriez assisté durant la guerre de Cent Ans si l’armée française ou anglaise était débarquée dans votre village. »

Moult spectateurs ont d’ailleurs été bouleversés. « Certaines scènes de nudité me semblent avoir existé uniquement pour choquer — le viol que subit la reine Cersei tandis qu’elle est couchée sur le corps de son fils en est un exemple », note pour sa part la Dre Nazanin Moali, psychologue basée à Los Angeles. Grande fan de Game of Thrones, elle y a consacré un épisode dans son balado hebdomadaire Sexology, où elle traite de désir et de sexualité.

Photo: HBO La perfide reine Cersei Lannister

Reste que, excluant quelques dérives de ce type, la clinicienne salue la série pour avoir montré « les scènes de sexe les plus taboues de l’histoire du petit écran ». « Et ce, dès le premier épisode, où l’on aperçoit, par les yeux d’un enfant, de séduisants jumeaux s’adonnant à un acte d’inceste. »

Et ce n’est pas le seul interdit auquel on aura droit. Souvent qualifié d’« émission de tétons et de dragons » par ses détracteurs, GoT aura été, selon la Dre Moali, au-delà des « habituelles conventions hétérosexuelles pour nous montrer une palette d’intérêts ».

Celle qui adore le personnage de Daenerys — « J’ai son costume, et je pense le porter au prochain Comiccon » — évoque une récente étude du Dr Justin Lehmiller, qui répertorie les fantasmes sexuels des Américains en sept catégories. Parmi elles : le sexe avec des partenaires multiples, le sexe brutal consentant, le sexe tabou, l’aventure, la variété, la romance. « Surprenamment, tous des thèmes qui se trouvent dans Game of Thrones ! Ce qui démontre bien que ces choses attisent les désirs bien que, souvent, nous les taisions. Peut-être que la popularité de la série pourra nous aider à en discuter sans automatiquement avoir l’air déviants. »

De 15 à 75 ans

Parce qu’on en parle, de ce Trône de fer. Quel autre événement rassemble des millions de téléspectateurs de la sorte ? Peut-être les Oscar ? Le Super Bowl ? « Depuis les Trekkies, je crois qu’il n’y a rien eu de tel en fait de communauté télévisuelle », avance Julie Escurignan, qui rédige présentement une thèse basée sur son Game of Thrones’ Fans Project.

Pour cette recherche, la doctorante en médias et communications à l’Université de Roehampton de Londres a interrogé près de 2100 fans francophones, anglophones et hispanophones en ligne comme sur les lieux de tournage, dont en Irlande du Nord et à Dubrovnik.

« De la même façon que Essos et Westeros sont peuplés de gens totalement différents, ce sont différents types de personnes qui créent la mosaïque des fans de Game of Thrones. » Ainsi, selon la chercheuse, ces derniers seraient âgés de 15 à 75 ans — presque comme Tintin avec ses 7 à 77 ans ! —, « avec une plus grande concentration entre 18 et 35 ans ».

« Ce qui fait de cette série un phénomène, c’est qu’elle touche toutes les franges de la population, toutes les professions. » Et puis, quand Ned Stark « perd la tête », que vous soyez étudiant, ingénieur, docteur, technicien, écrivain, courtier d’assurances (comme parmi les répondants de Julie Escurignan), vous risquez tous de dire, comme elle-même l’a fait : « Mais c’est pas possible ! »

Justement, parlant de tels « coups de massue », qui la chercheuse espère-t-elle voir monter sur le Trône de fer à la fin de cette huitième et dernière saison ? « Soit Tyrion, soit Daenerys. Parce qu’on la suit depuis le début et qu’elle a des dragons. C’est quand même super badass ! »

Le professeur Rouse « begs to differ » quant à cette opinion. « Daenerys représente pour moi la figure du sauveur blanc. Elle n’a aucun lien avec le peuple de Westeros ! Vous voulez réellement la voir arriver sur son dragon pour sauver la mise ? »

Oh. Et que disent à ce sujet ses étudiants ? Il s’esclaffe : « Ils détestent mon point de vue ! « Mais Monsieur, elle est tellement gentille ! » Mais il faut toujours se méfier des gens gentils. Tenez, pour moi, Daenerys, c’est une version féminine de Justin Trudeau. »

Et qu’en pense la Dre Larrington ? « Game of Thrones est une épopée. Et une épopée doit se conclure sur un changement de dynastie. Je prédis une résolution politique, une énorme bataille cosmologique entre le feu et la glace. Ce sera une conclusion douce-amère, mais classique. Une chose est certaine : il y aura des morts. »

Santé, Tyrion !

Dans Game of Thrones, on se bat, on baise et on boit. C’est à cette troisième activité que Thibault Bardet a voulu rendre hommage. Issu de dix générations de vignerons, le Bordelais de 29 ans a eu l’idée de recréer le précieux nectar quand il a vu, à l’écran, Tyrion déclarer qu’il rêvait de posséder un vignoble. Mais puisque peu de détails sont donnés dans la série, il s’est plongé dans les bouquins de George R. R. Martin pour ressortir toutes les descriptions possibles du fameux « vin de Dorne ». Sur ses 40 pages de notes, plusieurs mots revenaient : « Fruité, puissant, soyeux, facile à boire, avec une robe très intense. » Thibault est allé voir son père. Mais c’est facile, fils ! lui a-t-il dit. « C’est du Merlot de Bordeaux ! » C’est ainsi que sont nées, au vignoble Bardet, deux cuvées de 1500 bouteilles chacune. À savoir le Dornish Wine sous appellation Castillon Côtes de Bordeaux et le Imp’s Delight sous appellation Saint-Émilion. Un seul millésime a été produit : 2016. Car ce vin-hommage n’étant pas un produit officiel, HBO a tôt fait de contacter Thibault : « Ils m’ont dit : “Vous êtes un fan, vous êtes gentil, vous avez le droit de finir votre stock, mais ne recommencez plus !” » Des bouteilles restantes, il planifie en ouvrir quelques-unes pour marquer le début de la 8e saison, dimanche prochain, avec ses copains. « On va chanter le générique », promet-il. Et assurément crier son slogan adapté : « Wine is coming ! »

Game of Thrones, saison 8 (Le trône de fer)

HBO et Super Écran (en version originale sous-titrée en français), dimanche, 21 h