«Cannabis illégal»: dans les zones grises du marché noir

Dans «Cannabis illégal», Simon Coutu (à droite) se promène en zones troubles, les pieds dans la boue, ou dans des édifices un peu louches où se brassent encore de grosses affaires.
Photo: Télé-Québec Dans «Cannabis illégal», Simon Coutu (à droite) se promène en zones troubles, les pieds dans la boue, ou dans des édifices un peu louches où se brassent encore de grosses affaires.

Le 17 octobre dernier, le Canada devenait le premier pays du G20 à légaliser le cannabis, créant ainsi une importante vague non seulement dans la société mais aussi sur le marché de la vente illégale. Mais malgré les ambitions de Justin Trudeau de retirer la précieuse feuille verte du marché noir, il subsiste de nombreuses zones grises dans ce domaine, illustre le documentaire Cannabis illégal, du journaliste Simon Coutu.

« On assiste à un laboratoire, en ce moment », résume l’employé de Vice, dont le travail avec le réalisateur Éric Piccoli et le recherchiste Carlos Guerra sera diffusé le 17 avril sur les ondes de Télé-Québec. Dans Cannabis illégal, Coutu cherche à comprendre quelle est la réaction des acteurs du milieu de la marijuana, qui vivaient et qui continuent à vivre en marge du système légal.

Le journaliste et sa petite équipe ont suivi jusque dans les champs de maïs des cultivateurs illégaux, qui cachent leurs plants sur des terres qui ne leur appartiennent pas. On y voit des producteurs légaux qui produisent pour le marché récréatif, et d’autres qui visent le marché médicinal — légal depuis 2001. On découvre également des « dispensaires » et autres vendeurs, illégaux mais tolérés par la police.

Photo: Télé-Québec Malgré les ambitions de Justin Trudeau de retirer la précieuse feuille verte du marché illicite, il subsiste de nombreuses ambiguïtés.

« Avec la légalisation, il y a plein de zones grises, raconte Simon Coutu. Avant que le récréatif soit légalisé, il y a eu le médicinal. Donc plein de monde a des permis pour produire du médicinal, et il y en a en maudit, de ce pot, qui se retrouve sur le marché noir, tout le monde à qui j’ai parlé me l’a dit. » La légalisation du cannabis, c’est encore une évidence, n’a pas fait fondre le marché noir, même s’il a fait chuter les prix. Ce qui fait qu’il est quand même moins rentable de produire, et ce qui amène aussi d’autres situations étranges, comme le vol de cannabis illégal.

Le documentaire montre d’ailleurs un de ces voleurs — masqué bien sûr — qui va jusqu’à faire du repérage aérien dans un petit avion pour ensuite aller profiter du fruit des autres. « Il y a beaucoup de ça en ce moment aussi en Californie, souligne Simon Coutu, faisant référence à la docusérie La montagne de la mort sur Netflix. Ça fait partie de cette industrie-là dans le marché noir. Qu’est-ce que tu fais quand tu te fais voler, tu vas voir la police ? ! »

Loin des entrevues d’experts assis dans leurs bureaux beiges, Cannabis illégal est donc bien ancré sur le terrain, et se promène en zones troubles, les pieds dans la boue, ou dans des édifices un peu louches où se brassent encore de grosses affaires.

« Ce que j’ai appris, c’est que ça va être très difficile, que ça va prendre du temps pour grappiller les parts du marché noir, raconte Coutu. C’est pas du monde qui a l’intention d’arrêter de faire de l’argent. Les dealers, et pas juste ceux qu’on montre, ils ont une chose en commun, c’est qu’ils font ça depuis le secondaire. »

« À vendre des grammes, des onces, et un moment donné, c’est un mode de vie. Alors, c’est pas parce que c’est légal que tu vas devenir commis chez Simons. Quand t’es dans un mode de vie criminel depuis des années, se ranger, c’est plus facile à dire qu’à faire. »

Pour s’immiscer dans la vie de ces joueurs de l’ombre, Simon Coutu a reçu l’aide précieuse de Carlos Guerra, qui a déjà vécu dans ce monde interlope et qui aujourd’hui travaille comme réalisateur de vidéoclips. « Pour un dealer à l’écran, il y en a quinze qui m’ont dit non, raconte le journaliste. Parce que c’est des gens qui n’ont rien à gagner à parler. Ç’a été très difficile de les convaincre, mais à deux on a réussi. Mais c’est comme pour [mon balado] Rap carcéral, on s’assoit avec eux, on prend des bières, on va souper, on retourne leur parler… »

La proximité était donc essentielle, mais il fallait qu’une saine distance soit tout de même établie, souligne Simon Coutu. « Eux me demandaient même de les aider des fois. Moi je touchais à rien, je ne participais pas, mais tu ne peux pas avoir la confiance sans avoir une certaine proximité avec les intervenants. »

Aux yeux de Simon Coutu, on ne peut pas encore juger du réel impact de légalisation, et on ne peut pas non plus attaquer le gouvernement à peine six mois après l’ouverture des magasins de cannabis légal. « Les producteurs autorisés, ce sont des compagnies cotées en Bourse, c’est devenu une matière première, il y a de la spéculation et du gros cash. Mais au Canada, le marché noir, c’est 6 milliards de dollars. »

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Cannabis illégal

Journaliste : Simon Coutu. Réalisation : Éric Piccoli. Recherche : Carlos Guerra. Sur les ondes de Télé-Québec le jeudi 17 avril à 20 h. Le documentaire sera suivi à 21 h d’une édition spéciale des Francs-tireurs, alors que, le 18 avril, Zone franche se penchera sur la légalisation des drogues.