Au revoir, unité d’intensité

L’auteure Danielle Trottier n’a pas voulu invisibiliser l’agression sexuelle. La scène du viol de Jeanne restera dans les mémoires. «Je pensais qu’au Québec, on avait compris c’était quoi, le viol, l’inceste. Savez-vous quoi ? Je n’ai pas fini d’en parler. Ça m’a vraiment étonnée, que ce soit encore si tabou.»
Photo: Radio-Canada L’auteure Danielle Trottier n’a pas voulu invisibiliser l’agression sexuelle. La scène du viol de Jeanne restera dans les mémoires. «Je pensais qu’au Québec, on avait compris c’était quoi, le viol, l’inceste. Savez-vous quoi ? Je n’ai pas fini d’en parler. Ça m’a vraiment étonnée, que ce soit encore si tabou.»

En parlant d’Unité 9, la reprise de Johnny Hallyday a souvent été citée. Sauf que cette fois-ci, c’est vrai. Les portes du pénitencier, bientôt, vont se refermer. Bilan (télévisuel et social) des courses.

Pour Arnaud Granata, observateur du petit écran à Dans les médias, ce qui restera d’Unité 9, c’est d’abord sa capacité à « sortir de la télé ». Il cite en comparaison des titres américains récents qui ont généré des discussions « à l’extérieur de leur cadre de divertissement ». Big Little Lies, qui parlait, entre autres, de violence conjugale. 13 Reasons Why, de suicide. Comme ces plus grosses productions, Unité 9 a « nommé la violence, l’abus ». « Ce qui fait la force de cette série, c’est sa grande humanité. Son pouvoir de soulever des questions de société. »

Une idée que reprend l’interprète de Marie Lamontagne, Guylaine Tremblay : « Unité 9 nous a montré que les êtres humains sont complexes. Qu’il y a des couches et des couches à enlever parfois pour reconnaître le cœur de quelqu’un. Mais que le cœur est toujours là. »

La suprématie du cœur était là dès les premières lignes du premier épisode, le 11 septembre 2011, concentrée dans ces mots : « Ce qu’on est, ça n’a rien à voir avec ce qu’on a fait. » La réplique était lancée par Shandy, alors jouée par Suzanne Clément, à une Marie qui s’apprêtait à entrer en prison tout en n’en connaissant rien. Et qui s’en inquiétait. Comment saurait-elle à qui elle avait affaire si elle n’avait pas le droit de poser des questions sur les raisons de leur incarcération aux autres détenues, comme le lui avait intimé Shandy ?

Sept ans plus tard, Guylaine Tremblay se souvient encore de l’importance qu’avaient prise ces mots pour elle. « On s’était dit : c’est la clé de la série. Si les gens accrochent, c’est parce qu’ils auront compris cette phrase. »

Cette idée de « présenter les femmes avant de présenter leur crime », c’est aussi ce qui a guidé Danielle Trottier, et ce, dès qu’elle s’est plongée dans ses recherches, il y a de cela 12 ans déjà. Du milieu carcéral féminin, on connaissait alors, selon l’auteure, peu de choses au Québec. Si ce n’est ce qu’on voyait à la une des journaux. Un sensationnalisme distant. Les gros titres annonçant « Madame a tué son mari », comme elle dit.

Photo: Radio-Canada L’interprète de Marie Lamontagne, Guylaine Tremblay

C’est ce qu’elle a à tout prix souhaité éviter. Pari réussi ? On se souvient encore de l’émotion brute ressentie en entrant dans l’univers de Lietteville. De la caméra experte de Jean-Philippe Duval placée au plus près de ces femmes que Guylaine Tremblay décrit comme « poquées par la souffrance ». « C’était une mise à nu totale. Il n’y avait pas d’embellissement. La lumière sur nous était crue. »

De toute façon, jamais il n’a été question d’aller dans le joli. « On aurait ri de moi si ces femmes avaient été maquillées, si elles n’avaient pas sacré, dit Danielle Trottier. Si tout avait été propre. »

Unité d’identité

On le sait, la dernière décennie aura été marquée par la suprématie grandissante du titan Netflix, la vague de séries américaines. Les saisons composées de 10 ou 12 épisodes, les intrigues vite bouclées. Et pourtant. « Unité 9 est arrivée, a eu des cotes d’écoute extraordinaires, et a prouvé qu’il y avait encore un attachement pour la forme narrative du téléroman, que l’on croyait vouée à disparaître », estime Stéfany Boisvert, chargée de cours à l’École des médias de l’UQAM.

Unité 9 nous a montré que les êtres humains sont complexes. Qu’il y a des couches et des couches à enlever parfois pour reconnaître le cœur de quelqu’un. Mais que le coeur est toujours là.

Selon la chercheuse, le plus grand héritage laissé par la production d’Aetios sera d’avoir, justement, redynamisé le genre. En rappelant « qu’une des forces du téléroman, c’est de se déployer dans la durée ». En « explorant des périodes de dépression ». En montrant « à quel point le vécu humain peut être cyclique ». « Le personnage de Marie Lamontagne est exemplaire de ce côté, croit-elle. Il montre que le parcours identitaire, ce n’est pas linéaire. »

Quand Danielle Trottier parle de son Unité, le mot « intensité » revient d’ailleurs souvent. « La prison, c’est comprimé. On est constamment sur ses gardes. Il fallait le transmettre. Faire vivre l’enfermement, la surveillance, le bruit. Ça demandait énormément d’énergie. On n’a pas lâché ! »

L’auteure aura-t-elle eu à se battre pour faire valoir sa vision ? « Le plus grand défi, c’était de courir le risque d’être réaliste à une heure de grande écoute. On voulait rejoindre le grand public. Mais ce n’est pas évident de parler de la souffrance des femmes. »

Être femme au pluriel

Au sujet de ce réalisme, Stéfany Boisvert cite le chercheur Eric Macé, qui dit que « la télévision représente un certain imaginaire du moment ». « Elle n’est jamais là uniquement pour refléter la réalité, croit-elle. Mais à travers ses fictions, elle présente un point de vue sur le monde. »

Unité 9 aura-t-elle réussi à remplir cette mission ? « C’est une série dans l’air du temps, qui avait clairement pour objectif de déconstruire un stéréotype. De montrer qu’“être femme”, ça n’a jamais pu se conjuguer au singulier. Que ça renvoie toujours à une diversité d’identités, de personnalités, de sexualités. »

Certes, remarque-t-elle, « certaines critiques ont été soulevées quant au manque de diversité culturelle de l’ensemble. Mais une des forces de l’œuvre aura été de « s’attarder aux inégalités sociales, professionnelles, économiques. De ne pas les avoir invisibilisées ».

Comme Danielle Trottier n’a pas voulu invisibiliser l’agression sexuelle. La scène du viol de Jeanne restera dans les mémoires. « Je pensais qu’au Québec, on avait compris c’était quoi, le viol, l’inceste. Savez-vous quoi ? Je n’ai pas fini d’en parler. Ça m’a vraiment étonnée, que ce soit encore si tabou. C’est comme si on était dépassés. Comme si on n’avait pas trouvé un moyen d’aider nos victimes. »

Unité 9, le dernier épisode

Radio-Canada, mardi, 20 h