«Fourchette», éloge de la solitude

Le blogue «Les fourchettes», «ça fait partie de moi et ça fait l’auteure que je suis», raconte la grande brune native de Granby, qui porte au poignet un tatouage de l’ustensile filiforme.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le blogue «Les fourchettes», «ça fait partie de moi et ça fait l’auteure que je suis», raconte la grande brune native de Granby, qui porte au poignet un tatouage de l’ustensile filiforme.

Pendant plus de huit ans, Sarah-Maude Beauchesne a raconté sa grouillante vingtaine amoureuse sur son blogue Les fourchettes. Dans une nouvelle websérie disponible mercredi sur Tou.tv, celle qui est devenue une prolifique scénariste et auteure jeunesse revient sur ses propres montagnes russes et sur son apprivoisement de la solitude.

Beauchesne, à qui l’on doit la série télé L’académie et les livres ur de slush et Lèche-vitrines, a écrit cette nouvelle websérie en dix épisodes intitulée Fourchette, en plus d’y jouer son propre rôle. La jeune femme de 29 ans est au centre de son propre écosystème, en quelque sorte.

Le blogue Les fourchettes, « ça fait partie de moi et ça fait l’auteure que je suis. Les gens m’appellent Fourchette. C’est mon alter ego, qui me ressemble beaucoup », raconte la grande brune, qui porte au poignet un tatouage de l’ustensile filiforme.

Dans la websérie, son personnage s’appelle toutefois Sarah, mais il est surnommé « Fourchette » par son amoureux Sam (Guillaume Laurin). Les trois premiers épisodes qu’il nous a été donné de voir montrent la grande beauté de leur rencontre, mais aussi la déchirure et le célibat qui s’en est suivi.

« Je me suis rendu compte que j’avais une communauté qui me lisait, et qui humblement en avait besoin, avait besoin de se faire raconter quelque chose. [Fourchette] c’est comme 50 % pour moi, égoïstement, et 50 % pour les gens qui me lisent depuis le début et qui m’ont confié que c’était aussi thérapeutique pour eux autres. »

Le sous-titre de la série de Sarah-Maude Beauchesne est Jeune femme cherche amour-propre, et il constitue une image importante pour l’auteure.

« Mon message, c’est majoritairement qu’on n’est pas seulement valides à travers le regard d’un gars, d’un partenaire, et que le bonheur et le grand amour peuvent arriver dans la solitude. Pour moi, ç’a été une révélation », explique celle qui a vécu trois ans seule.

Solitude, le mot est presque tabou dans notre société, estime-t-elle. Sinon lourd à porter, surtout pour les femmes. « Il y a toujours l’image de la vieille femme aux chats, ou de la vieille fille. Et c’est rare qu’on parle comme ça d’un homme qui est seul. Un homme célibataire dans la vingtaine ou la trentaine, c’est un bachelor, tandis qu’une fille qui est toute seule dans la trentaine, c’est une pauvre fille désespérée. Et ça m’écœure. »

Sarah-Maude Beauchesne raconte à ce sujet une scène qui se déroule au neuvième épisode de Fourchette, où la rédactrice en chef d’un magazine pour femmes lui dit qu’elle a l’air heureuse « pour une fille qui n’a pas de chum ». « Je me le suis fait dire. Et c’est la phrase que j’haïs le plus ! »

Il y a quelque chose dans la culture populaire, dans les schémas sociaux, qui nous propose un chemin bien balisé, croit Beauchesne. « On ne m’avait jamais dit que j’avais le droit de ne pas avoir un chemin typique : aller à l’université, avoir un chum, avoir des enfants. Je ne suivrai jamais ce chemin-là, et ça m’a pris du temps à comprendre que c’était correct. »

Se jouer soi-même

La native de Granby n’est pas comédienne de formation, mais elle avait l’ambition dès le départ de jouer son alter ego dans Fourchette. « J’avais mon plan ! J’aime bien ça, avoir ce que je veux », laisse-t-elle filer avec un sourire quasi machiavélique.

Elle a toutefois trouvé une alliée forte en la réalisatrice Catherine Therrien, avec qui elle est « tombée en amour ». Celle qui travaille sur District 31 et qui a laissé sa marque sur la série Lourd à Vrak a proposé en réunion que Beauchesne incarne elle-même le personnage de Sarah. « Je me suis dit : yes, quelqu’un l’a dit avant moi ! » raconte l’auteure en rigolant.

A-t-elle un peu souffert du syndrome de l’imposteur ? « Pas une minute. Même si j’appréhendais énormément ce sentiment-là, parce que toutes mes amies sont comédiennes et qu’elles ont toutes travaillé très fort pour avoir un premier rôle à la télé. J’avais peur de me sentir mal, mais finalement tout s’emboîtait, tout coulait. Ça n’a pas été facile, mais je sentais que c’était la bonne chose » à faire.

Sarah-Maude dit avoir travaillé beaucoup pour apprendre les rudiments du métier, avec l’aide de la comédienne Dominique Pétin comme coach. « Une fois sur le plateau, je me suis rendu compte de l’ampleur [de la tâche], de comment c’est difficile. C’est technique, c’est du mouvement, c’est pas juste du par cœur et de l’émotion. C’est vraiment une maudite job ! »

La liberté du Web

Sarah-Maude Beauchesne a beau avoir écrit pour la télévision traditionnelle, elle a bien aimé œuvrer pour le Web, en l’occurrence Tou.tv. Il y a dans les productions en ligne davantage de liberté, croit-elle. Dans les mots, mais dans les images aussi.

« Ça permet de montrer des choses qu’on peut moins montrer à la vraie télé. Comme une fille nue, ou un “cuni” sans censure. Et à Tou.tv, ils ont dit : évidemment. Ça existe, tous les jours ! Et c’est rare qu’on voie ça [à l’écran]. Chaque femme qui va voir ça va se dire : ben oui. »

Il y a toujours l’image de la vieille femme aux chats, ou de la vieille fille. Et c’est rare qu’on parle comme ça d’un homme qui est seul. Un homme célibataire dans la vingtaine ou la trentaine, c’est un bachelor, tandis qu’une fille qui est toute seule dans la trentaine, c’est une pauvre fille désespérée. Et ça m’écœure.

C’est aussi pour plein de détails sur la représentation de la femme que Beauchesne a aimé le Web. « Mon personnage, Sarah, ne porte pas de brassière, et des fois ç’aurait été peut-être plus beau, selon les normes, qu’il en porte une. Mais non. Dans la vie, ce n’est plus vrai que les femmes portent des brassières avec des cerceaux pour ne pas laisser voir le mamelon, ou pour ne pas montrer que les seins bougent. Ça sonne anodin, mais quand je vois Fourchette, pour moi c’est une vraie fille. »

Richesse

Est-ce que la suite de son travail d’écriture pourrait se faire davantage en dehors de son propre univers émotif ? Beauchesne croit que oui, mais ajoute qu’elle a encore beaucoup à écrire à partir de son monde.

« Je ne trouve pas que c’est un défaut de créateur d’être dépendant de ses émotions, je trouve que c’est une richesse de s’écouter et d’utiliser ce qu’on vit pour créer quelque chose pour les autres », dit-elle.

Elle donne toutefois l’exemple de l’actrice et scénariste britannique Phoebe Waller-Bridge, qui a créé la série Fleabag, très autofictionnelle, à l’humour noir. « Après, elle a fait Killing Eve, qui est une série d’enquêtes policières mais qui met en scène deux femmes très puissantes, éclatées. Elle a gardé son essence, son intégrité de créatrice, sa personnalité et sa plume, mais dans quelque chose de vraiment différent. Ça m’inspire. Mais je ne suis pas encore prête à faire une série policière à saveur Fourchette ! » Pour l’instant, le piquant des intrigues du cœur suffira.

Fourchette

Par et avec Sarah-Maude Beauchesne. Disponible dès le 13 mars sur Tou.tv.