«Passe-Partout»: classiques remixés pour poussinots d’aujourd’hui

Est-ce que les enfants embarqueront dans cette version mise au goût du jour de l’émission fétiche d’une génération?
Photo: Télé-Québec Est-ce que les enfants embarqueront dans cette version mise au goût du jour de l’émission fétiche d’une génération?

Quand Télé-Québec a annoncé en grande pompe qu’elle avait commandé une relecture de son plus gros succès jeunesse, plusieurs ont dénoncé ce manque d’originalité, d’audace et de confiance envers les créateurs d’aujourd’hui alors que d’autres y ont vu une occasion de mettre en contact leurs jeunes enfants avec un univers qui les ont fait grandir, rire et rêver. Près d’un an et demi plus tard, le Passe-Partout nouveau arrive en ondes dans sa case horaire d’antan, accompagné d’un battage publicitaire et entouré d’un mystère, avouons-le, un peu artificiel.

Télé-Québec a été chiche d’informations et de détails sur cette relecture attendue et a refusé de montrer des épisodes, ou même de courts extraits, au Devoir. La chaîne a toutefois accepté de fournir les scénarios de quelques épisodes nouveaux et leur équivalent « original » de la fin des années 1970, afin de pouvoir discuter avec l’auteure-coordonnatrice et productrice au contenu de la production actuelle, Sophie Legault. Un exercice très révélateur.

Toujours utile

La psychologue de formation, spécialisée en petite enfance, et scénariste en télé jeunesse depuis plus de 20 ans (Cornemuse, Toc Toc Toc,Mon amie Bulle) se réjouit de ce retour permettant qu’on s’adresse « enfin » aux tout-petits, les enfants de 3 à 5 ans, qui, à son avis, ont été un peu délaissés à la télé québécoise. La dernière production d’ici qui s’adressait expressément à eux, 1,2,3… Géant !, s’est terminée en 2013.

Sophie Legault fait un parallèle entre notre production télévisée et nos efforts en prévention et en intervention précoce auprès de ces derniers, évoquant tour à tour l’« ébullition dans les années 1970 — où on s’est dit qu’on pouvait vraiment aider les enfants à avoir de meilleurs résultats à l’école » —, le rapport Un Québec fou de ses enfants, le développement des services de garde publics, puis la multiplication des garderies privées, dont la qualité est variable. À cette équation s’ajoutent les futures maternelles 4 ans annoncées récemment par le gouvernement actuel.

Rappelons qu’à l’origine, le Passe-Partout de 1970 avait été coproduit par le ministère de l’Éducation, qui n’avait alors pas les moyens de son ambition d’instaurer des maternelles sur tout le territoire québécois. L’auteure coordonnatrice de la nouvelle mouture de l’émission estime que celle-ci, dont l’objectif est de soutenir l’acquisition de compétences affectives, sociales, émotives, motrices, langagières et cognitives, a toujours son utilité puisqu’elle « s’inscrit dans un ensemble de mesures » pour stimuler les jeunes enfants.

Rebrasser une formule gagnante

Sophie Legault et son équipe d’auteurs (Mélissa Veilleux, Annie Langlois et Simon Boulerice) ont d’abord décidé de « prendre leurs distances » par rapport à l’œuvre originale avant de se lancer dans l’écriture du premier scénario. Elle évoque en entrevue des rencontres réunissant des spécialistes de la petite enfance (un psychologue, une enseignante au préscolaire et un certain Camil Bouchard) auxquelles participait son équipe scénaristique. « Je me suis dit qu’il fallait que tout le monde soit là pour que tout le monde comprenne les choses de la même façon. » En a émergé un document sur les connaissances actuelles en neurosciences et en matière de prévention chez les tout-petits, sur tout ce qui a changé dans ce domaine en 40 ans. « À partir de ça, on a pu dresser le portrait de ce que serait notre Passe-Partout. »

Mme Legault considère que les trois éléments fondamentaux de l’« ADN » de Passe-Partout ont été préservés dans la nouvelle version : l’authenticité (« Passe-Partout ne parle pas aux enfants de quatre ans comme s’ils étaient des bébés »), la folie ou le côté absurde, un aspect surtout exploré par les trois fantaisistes, et la vision « naïve » des enfants, portée par les marionnettes Cannelle, Pruneau et leurs amis. « C’est comme si cet ADN, on le tenait dans un écrin, puis on le protégeait. Parce qu’on ne veut pas toucher à ça. »

Photo: Télé-Québec Rappelons qu’à l’origine, le «Passe-Partout» de 1970 avait été coproduit par le ministère de l’Éducation.

Elle a donc visionné les 125 premiers épisodes de la série (plutôt que de travailler avec les scénarios) pour guider son équipe en donnant des indications sur comment chacune des scènes des épisodes pouvait être resserrée, répartie en plusieurs segments ou carrément retirée des épisodes. Et on constate de nombreuses différences en consultant en parallèle les deux versions d’un même épisode.

« C’est sûr qu’on a réduit la longueur des segments, d’expliquer Mme Legault, mais ce n’était pas tant parce que les enfants d’aujourd’hui sont moins attentifs, mais parce qu’il y avait vraiment des longueurs. […] On sait maintenant que ce n’est pas tant la vitesse qui est importante dans un segment […] que la nécessité de stimuler la curiosité. Donc, on peut le faire en montrant quelque chose de très lent, pourvu qu’on garde l’intérêt, qu’on soit capable de captiver. »

Changement de valeurs

Quant aux scènes et passages retirés des épisodes ou considérablement modifiés, l’auteure évoque surtout « les changements dans nos valeurs sociales » pour les motiver.

Ainsi, dans l’épisode sur le hockey, Passe-Montagne, qui faisait jadis une crise à Passe-Partout parce qu’elle était bonne à ce sport et qu’elle était une fille, s’énerve maintenant parce qu’elle ne le pratique pas souvent. Dans une scène de confidence de Passe-Partout où elle dénonçait le fait de jeter certaines choses, comme une boîte de conserve, on la voyait jeter son cœur de pomme dans l’herbe du même parc quelques instants plus tard en disant qu’on pouvait faire un tel geste… « On ne ferait plus ça aujourd’hui à l’écran », dit Sophie Legault. Ce serait aussi le cas d’une scène où on voyait Fardoche saisir un cochon par l’oreille et la queue pour le déposer dans son camion : « Le cochon hurlait ! Peut-être que ça existe encore, mais ça ne passerait plus à la télévision. »

Dans d’autres cas, les scènes originales qui partaient d’une bonne intention, mais transmettaient un message confus ou incohérent, ont subi quelques changements ou sont passées à la trappe. Les vieux poussinots se rappelleront le moment où André (personnage ami des Passe qui ne figure pas dans la nouvelle version) tapissait de papier un mur entier de la maison de Grand-Mère en oubliant qu’il s’y trouvait une porte… pour finalement tout enlever. « Il sortait plein de papiers qu’il gaspillait à l’écran pour montrer qu’il ne faut pas gaspiller. » Passe-Montagne prend son relais et réutilise la précieuse ressource pour la fabrication d’une murale.

Autre exemple de scène qui ratait sa cible « louable » et qui cette fois disparaît : celle où Cannelle et Pruneau jouaient aux parents avec leurs poupées et les battaient avec ferveur parce qu’elles étaient « désobéissantes ». Leur père, Perlin, intervenait en leur proposant de chanter plutôt une berceuse pour qu’ils se calment. « L’objectif était de montrer que, s’il y a des parents négligents, d’autres sont bons et tendres, d’expliquer l’auteure. Mais la scène ne fonctionnait pas parce qu’on se souvenait bien plus des enfants qui tapaient… »

Au rayon des autres « innovations » que l’on a pu constater, Grand-Mère (Danielle Proulx) raconte désormais aux tout-petits des histoires originales plutôt que les contes traditionnels, l’éducatrice en garderie Carmine est devenue l’éducateur Virgule (« On trouvait ça l’fun d’avoir un éducateur, confie Mme Legault. C’est vrai que c’est rare, mais les enfants aiment ça ») et Alakazou est désormais un personnage d’animation que les marionnettes regardent sur une tablette, modernité oblige.

Est-ce que les enfants embarqueront dans cette version mise au goût du jour de l’émission fétiche d’une génération précédente ? Une étude commandée par la production pour laquelle des groupes tests ont regardé des épisodes de la version originale, puis quelques mois plus tard des scènes de la nouvelle mouture, laisse croire que cette mission risque de s’accomplir. Les réactions des enfants sondés étaient très positives à l’égard des épisodes originaux, mais encore plus concluantes dans le cas de la relecture. Sophie Legault concède que les poussinots d’antan auront peut-être un « choc » à l’écoute de cette version, mais elle précise avec raison qu’ils le font « pour les tout-petits de quatre ans ». « Et ce qu’on voit, c’est qu’ils aiment ça. »

Passe-Partout

Télé-Québec, du lundi au vendredi, 18 h, rediffusion le lendemain à 7 h 33. Trois épisodes par semaine en primeur sur le portail Coucou (telequebec.tv) les vendredis (et le 25 février à 18 h 30).