AMI-Télé, de la description à l’action

Isabella Federigi, vice-présidente à la programmation et à la production d’AMI-Télé
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Isabella Federigi, vice-présidente à la programmation et à la production d’AMI-Télé

Après cinq ans d’existence, AMI-Télé fait une place grandissante à une programmation originale par et pour les personnes handicapées, sans pour autant négliger les autres. Entrevue avec la responsable de sa programmation.

On a écrit dans ces pages il y a quelques semaines tout le bien que l’on pensait de la série documentaire originale d’AMI-Télé, Ça ne se demande pas, dans laquelle des personnes vivant avec un handicap commun répondaient avec enthousiasme et intelligence à des questions anonymes du public, pas toujours très élégantes. Depuis, cette émission a piqué la curiosité d’un plus grand public grâce au passage de quelques-uns de ses participants à Tout le monde en parle à la fin de janvier.

C’est ce que confirme en entrevue au Devoir Isabella Federigi, vice-présidente à la programmation et à la production de cette chaîne qui diffuse toutes ses émissions en vidéodescription : « La visibilité que Tout le monde en parle nous a donnée est assez incroyable ! » Elle ajoute qu’elle a appris au détour d’une conversation avec un employé d’un câblodistributeur qu’à la suite de cette présence à la grand-messe télévisuelle du dimanche, nombre d’abonnés avaient contacté le service à la clientèle pour savoir s’ils étaient abonnés à la chaîne et comment la trouver.

Pourtant, AMI-Télé, branche francophone du réseau canadien Accessible Media lancée en décembre 2014, fait partie des chaînes à « distribution obligatoire » dans les forfaits de base offerts par les câblos, comme le sont APTN, Unis et MétéoMédia.

Mme Federigi souligne à cet effet que même si la chaîne envoie aux câblodistributeurs le signal en haute définition, ces derniers ne distribuent pas la chaîne dans ce format, à l’exception de Telus. « Si on était diffusés en HD, les gens qui font du zapping tomberaient plus souvent sur notre chaîne, même si c’est par hasard… » Le Devoir a contacté le service des communications de Vidéotron à cet effet. L’entreprise a répondu que, « pour le moment, les chaînes AMI-Télé et AMI-TV ne sont effectivement pas offertes en HD sur Illico. Vidéotron s’apprête à lancer Helix, sa toute nouvelle plateforme de télévision IP dans les prochains mois, et les deux chaînes AMI seront offertes en HD sur celle-ci. »

Le débranchement et la vidéodescription obligatoire

Bonne nouvelle, donc. Il reste tout de même que la désaffection des téléspectateurs à l’égard de la télévision « câblée » inquiète. « On sait que les gens se débranchent, de poursuivre Isabella Federigi. Donc, plus il y a de débranchements, plus les revenus baissent. Ça, c’est un gros défi pour AMI-Télé », dont les redevances des câblodistributeurs sont la seule source de revenus.

À cette réalité s’ajoute un autre enjeu de taille : à partir de septembre prochain, la plupart des chaînes seront tenues d’offrir leur programmation en vidéodescription aux heures de grande écoute. Les acquisitions étrangères qui n’ont jamais été diffusées en vidéodescription ailleurs et les productions québécoises pour lesquelles AMI-Télé participait au financement afin de les présenter en deuxième fenêtre de diffusion sur leur antenne — comme ce fut le cas dans les dernières années avec Pour Sarah et les premières saisons des Pays d’en haut et d’autres productions « en cours » — ne suffiront peut-être pas à conserver l’auditoire actuel.

Nécessité de se renouveler

C’est dans ce contexte que la chaîne a entrepris un virage vers les productions originales. « On veut non seulement rendre les contenus accessibles, d’expliquer Mme Federigi, on veut également divertir, informer, donner une voix aux Canadiens malvoyants ou non voyants. On veut donner une voix à ceux qui normalement n’en ont pas chez les autres diffuseurs et dans les médias en général. On a élargi [notre programmation] à toutes formes de handicaps, mais toujours en gardant un accent sur la communauté malvoyante et non voyante. »

Ainsi, outre Ça ne se demande pas, la chaîne a proposé récemment le magazine Mission accessibilité, animé par trois jeunes adultes vivant avec des handicaps différents qui testent la faisabilité d’activités « banales » pour le reste de la population, comme aller voir un film au cinéma quand on est sourd ou aller dans un bar ou prendre le métro quand on est en fauteuil roulant, tout en montrant des exemples d’actions entreprises ailleurs dans le monde pour favoriser l’accessibilité de tous. Isabella Federigi admet qu’avec cette production, « on voulait sensibiliser et interpeller ceux en situation de pouvoir », sans toutefois « taper sur la tête des gens parce qu’ils font des choses de la mauvaise façon […] C’est toujours dans un but de sensibiliser et de donner une voix à ceux qui n’en ont pas. »

La vice-présidente à la production mentionne du même souffle la série Les complices, qui sera diffusée en mars, où l’on pourra voir des personnes voyantes et non voyantes couplées pour « vivre la réalité de l’autre et s’entraider » dans leur quotidien à la maison et au travail, une production qu’elle qualifie de « lumineuse ».

Quand on lui demande si ces émissions ont le pouvoir de modifier la perception que la population a des personnes vivant avec un handicap, Isabella Federigi répond qu’elle aurait envie de crier un « gros oui ». « Les gens [vivant avec un handicap] veulent qu’on arrête de les voir comme différents. Ils veulent qu’on leur donne les outils pour qu’ils deviennent le plus “normaux” possible, qu’on ne les traite pas comme des handicapés, mais comme des humains. J’espère que c’est ça qu’on arrive à faire grâce à nos productions. Qu’on voie l’humain avant de voir la personne handicapée. Qu’on ne voie pas les limites. Si ça peut aider à briser des barrières, c’est merveilleux. On va avoir fait ce qu’on doit faire. »

Quelques productions originales à venir

Beauté aveugle. On peut presque fermer les yeux pour regarder ce documentaire qui s’intéresse au concept de beauté pour les personnes qui sont devenues non-voyantes ou malvoyantes à différents moments de leur vie. Une réflexion fort intéressante sur l’être et le paraître. Samedi 16 février, 8 h et sur amitele.ca.

Rien n’est impossible. Dans ce documentaire, on fait la connaissance de quatre personnes aveugles qui ont contourné les problèmes d’employabilité qui sont souvent le lot des gens avec ce handicap en devenant leur propre patron. Dimanche 24 février, 19 h.

Camp Papillon, un été de rêve. Ce documentaire de Guillaume Sylvestre (Secondaire V, DPJ) offre une incursion dans ce camp de vacances pour jeunes vivant avec un handicap, ouvrant sur la réalité de moniteurs qui font le choix de travailler dans cette colonie de vacances bien particulière. En coproduction avec Canal D. Au printemps.