Sympathie pour les diables

Zac Efron incarne le tueur Ted Bundy dans «Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile».
Photo: Netflix Zac Efron incarne le tueur Ted Bundy dans «Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile».

Il y a quelque chose de pourri au royaume de la tivi. Le bourreau est à la mode. Le plus méchant, le mieux. Le plus vicieux, le plus cruel, le mieux.

À preuve, la nouvelle passion en documentaire comme en fiction pour Ted Bundy, peut-être le meurtrier en série le plus tristement célèbre de l’histoire. En tout cas, l’appellation contrôlée serial killer a été inventée pour ce rival contemporain de Gilles de Rais, compagnon d’armes de Jeanne d’Arc… et assassin d’enfants.

Ted Bundy a assassiné au moins trente jeunes femmes dans les années 1970, et peut-être une centaine de personnes au total. Lui-même a été exécuté en Floride en 1989.

Netflix diffuse en ce moment un nouveau documentaire en quatre parties qui reconstitue sa vie macabre en s’appuyant sur une centaine d’heures d’entrevues enregistrées dans le couloir de la mort par deux journalistes. Le diffuseur en ligne vient en plus d’acheter pour 9 millions les droits d’une fiction avec le comédien Zac Efron dans le rôle-titre. Il s’agit au moins du sixième film ou téléfilm de fiction inspiré du « tueur de collégiennes ».

Ce n’est pas tout du tout. Le site Ranker (ranker.com), qui ne propose que des listes sur des sujets culturels et de société, en a évidemment une sur les « meilleurs » meurtriers en série dans les fictions contemporaines des écrans. Hannibal Lecter (Le silence des agneaux) arrive en tête, suivi de Norman Bates (Psycho). L’introduction au florilège demande si les assassins récidivistes ne sont pas « les nouveaux vampires » et en aligne 77 comme preuve de leur popularité.

Le genre « serial killer thriller » existe aussi. Amazon offre un choix des cent titres les plus populaires de cette vilaine catégorie, dominée en ce moment par In the Darkness, seconde histoire de la psychologue légiste Zoe Bentley de Chicago imaginée par le romancier noir Mike Omer.

Photo: Club illico Sur les écrans québécois, «Victor Lessard» lançait ses enquêteurs sur les pistes de crimes rituels et sordides en surnombre.

Nous ne sommes pas en reste ici avec des romans de Chrystine Brouillet, Johanne Seymour ou Jacques Côté. Les deux dernières séries policières des écrans québécois (Cardinal et Victor Lessard) lançaient les enquêteurs sur les pistes de crimes rituels et sordides en surnombre. Pour sa deuxième réalisation pour HBO, avec Sharp Objects, le réalisateur québécois Jean-Marc Vallée a aussi opté pour des meurtres à la chaîne.

Autopsie d’une obsession

Bref, ici comme ailleurs, la culture populaire est maintenant saturée de meurtriers en série. Alors, de quoi cette représentation obsessive du mal extrême est-elle le symptôme ?

« Les gens aiment se faire peur depuis toujours et ils sont attirés par les histoires sur les pires choses qui pourraient leur arriver, commence par répondre au Devoir Jacqueline B. Helfgott, directrice du Centre de recherche sur le crime et la justice de l’Université de Seattle. Les histoires de meurtres rapprochent de la mort, une expérience extrême. »

Photo: HBO Le Québécois Jean-Marc Vallée s’est lui aussi frotté au genre avec «Sharp Objects».

L’autre argument de base sur la popularité des crimes violents dans les médias explique tout simplement que la violence est profitable. Le crime paye, y compris le crime de masse. « On n’a même pas besoin de sous-titres pour comprendre ce qui se passe dans une série télé, un film ou un jeu vidéo violents », dit encore la professeure Helfgott.

Une des finalités de l’art est de susciter des passions, et Aristote a théorisé la catharsis il y a 2500 ans. L’effet purgatoire permettrait au spectateur de se libérer de ses émotions en contemplant la terreur ou la pitié. Dans Macbeth et Titus Andronicus, Shakespeare fait mourir de trois à cinq personnages en moyenne par acte. Une infographie préparée par Vanity Fair compte 396 morts dans Inglourious Basterds et 64 dans Django Unchained du cinéaste Quentin Tarantino. Le réalisateur obsédé d’hémoglobine tourne en ce moment Once Upon a Time in Hollywood, inspiré des meurtres rituels de la secte de Charles Manson en 1969.

La criminologue américaine note que l’on peut opposer à la catharsis l’idée contraire que la violence représentée dans les médias modifie la compréhension des crimes. Dans ses derniers écrits, la critique de la culture Susan Sontag ajoutait que le flot incessant d’images violentes dans nos sociétés immunise les téléspectateurs et finit par saper leur capacité à réagir. Elle parlait d’une diète quotidienne d’horreur suscitant finalement de l’indifférence plutôt que de l’outrage ou même de la compassion.

Photo: Warner Bros. Le couple maudit de Natural Born Killers d’Oliver Stone, sur un scénario de Quentin Tarantino, aurait « inspiré » une douzaine de répliques.

La question par excellence revient alors à se demander si voir tuer fait tuer, si la représentation de la violence engendre la violence réelle. « Évidemment, on ne devient pas un meurtrier en série simplement parce qu’on regarde un film sur des meurtres en série, dit la professeure Helfgott. Mais on peut très bien envisager des médias criminogènes sur une base individuelle ou culturelle. »

Le film Natural Born Killers (1994) d’Oliver Stone, sur un scénario de Quentin Tarantino, est soupçonné d’avoir plus ou moins « inspiré » (et non « causé ») une douzaine de répliques réelles, y compris la fusillade du collège Dawson en 2006. Une poursuite judiciaire pour incitation à la violence engagée contre le film en 2001 a toutefois été rejetée. « Le premier amendement protège la liberté d’expression, commente Mme Helfgott, elle-même spécialiste des copycat crimes, plagiés ou imités. Pour obtenir une condamnation, il fallait prouver la mauvaise intention des créateurs. »

Au bout du compte, la représentation du mal pose la très profonde question de la responsabilité de l’artiste. La professeure Helfgott revient sur le portrait des bourreaux et des victimes dans nos sanglants portraits de groupes. Elle rappelle que le plus souvent dans les films, des hommes s’attaquent à des femmes pour les avilir et les massacrer. « La façon de dépeindre les victimes, les femmes en particulier, cette esthétique du meurtre et de l’horreur, n’a rien à voir avec la réalité », dit-elle.

Surveiller et punir

Il ne s’agit pas de nier cette réalité, certains effroyables phénomènes. Wikipédia donne une liste pays par pays des meurtriers en série, de l’Afghanistan à la Zambie. La liste canadienne en compte 19. Bruce McArthur, tout juste condamné à Toronto, vient d’y être ajouté.

Seulement, les productions culturelles exagèrent énormément la prévalence du meurtre en série dans nos sociétés. En fait, elles exagèrent aussi le niveau de violence qui, dans la réalité, baisse sans cesse, y compris aux États-Unis, depuis des décennies.

« La majorité des crimes dans nos sociétés sont à but lucratif, explique Frédéric Ouellet, professeur de criminologie à l’Université de Montréal. À l’autre bout du continuum, il y a des crimes très graves mais rares qui suscitent une attention disproportionnée dans la fiction, dans les médias, mais aussi dans la recherche. On n’a qu’à penser au nombre de programmes ou de revues scientifiques dirigés vers les délinquants sexuels, pourtant rares. »

Il donne un autre exemple lié aux admissions dans son département, un des mieux cotés dans le monde universitaire. « On reçoit des candidatures internationales d’étudiants qui veulent étudier les meurtriers en série. On en rit entre nous, les profs, parce que nous savons qu’on ne peut pas faire de recherches sur ce sujet. Les tueurs en série ne donnent pas d’entrevue aux chercheurs. »

Dans ses propres enquêtes, le professeur Ouellet s’intéresse aux parcours et à la « rationalité » des criminels. « Dans mes cours, on entre dans leurs têtes et on essaie de comprendre leurs choix », dit-il en ajoutant qu’il utilise parfois des séries télé à des fins pédagogiques. Il cite The Wire comme sommet de qualité et de crédibilité. Les deux dernières saisons montrent une paire de criminels qui assassinent en masse.

« J’ai arrêté de lire des romans policiers, confie le professeur Ouellet. Je travaille en crimino 60 heures semaine, alors quand je veux me détendre avant de me coucher je lis autre chose. J’ai essayé de regarder Dexter et j’étais insupportable en critiquant sans cesse les choix narratifs et le portrait du psychopathe. »

L’ère des bourreaux

Si la surabondance de films, de séries ou de romans mettant en scène des meurtriers en série fait que nous sommes entrés de plain-pied dans l’ère des bourreaux, quelle est l’œuvre symptomatique de cette hypercélébration du mal ? Dans Séduction du bourreau. Négation des victimes (2010), Charlotte Lacoste, spécialiste française de la violence extrême en littérature, pointe vers le roman Les bienveillantes de Jonathan Little (2006).

Le récit de la carrière infernale du SS Maximilien Aue semble fait pour susciter non pas une adhésion du lecteur (ce serait épouvantable), mais au moins le postulat d’une fraternité immorale du genre humain. Une sorte de doxa fictionnelle voulant que tout homme recèle en lui un bourreau qui sommeille s’y dessine. La professeure Lacoste résume cette perspective noire par ce syllogisme boiteux : « Tous les bourreaux sont des hommes ; or, les hommes ordinaires, c’est nous tous ; donc nous sommes tous des bourreaux. »

Ce qui n’est pas la même chose que la « banalité du mal » décrite par la philosophe Hannah Arendt. La célèbre formule, née de la couverture du procès d’Eichmann par la philosophe pour The New Yorker, veut dire que le coordonnateur bureaucratique de la Shoah avait renoncé à réfléchir par lui-même. Ce bourreau réel n’était pas banal dans le sens de commun. C’est sa stupidité qui paraissait d’une désespérante banalité. Il était « dénué de pensée », écrit Arendt.

L’ex-détective canadien Michael Arntfield, maintenant criminologue, répète la même chose au sujet des portraits de serial killers proposés par la télé et le cinéma. « En réalité, c’est leur banalité qui rend ces meurtriers [réels] si épeurants », disait-il en octobre dernier dans une entrevue à Global News. Il parle aussi de leur médiocrité documentée et explique que, paradoxalement, le crime sordide devient souvent le seul domaine où ces tueurs peuvent performer.

Le film The Golden Glove, projeté cette semaine au Festival de Berlin, sur le boucher de Hambourg Fritz Honka, semble dans une autre veine, celle de « la laideur extrême », comme l’écrivait la collègue Odile Tremblay dans sa critique. C’est l’exception. Les œuvres attirées par les meurtriers décomplexés servent plus souvent à humaniser et à ennoblir les responsables de crimes contre l’être humain, voir l’humanité.

Le nazi Aue, docteur en droit, se révèle intelligent et cultivé à souhait. Dans une scène, il parle grec avec un très vieux Juif des Balkans avant de lui faire creuser sa propre tombe pour finalement l’assassiner. Ce SS est une sorte de bourreau gentleman, pour reprendre une autre formule de Mme Lacoste. On peut en dire autant d’Hannibal Lecter ou de Dexter Morgan.

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