Le «100 watts» qui s’éteint

La série réalisée par Daniel Abraham (à gauche) et Pierre-Alexandre Girard (à droite) nous plonge dans le quotidien déglingué de Germain (Marc-André Coallier), un homme en décalage chronique avec son époque.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La série réalisée par Daniel Abraham (à gauche) et Pierre-Alexandre Girard (à droite) nous plonge dans le quotidien déglingué de Germain (Marc-André Coallier), un homme en décalage chronique avec son époque.

Et si on pouvait, au même titre que notre vieil ordinateur ou notre plus récent téléphone cellulaire, être atteint d’obsolescence programmée ? Un brin absurde — mais peut-être pas si loin de la réalité —, l’idée qui a de quoi faire frissonner est au cœur de Germain s’éteint, la nouvelle websérie que le public pourra découvrir en exclusivité sur Tou.tv à compter du 30 janvier.

Sans détour, la série imaginée et coécrite par Christine Doyon et Marie-Josée Ouellet nous plonge dans le quotidien déglingué de Germain (Marc-André Coallier, très juste), un homme en décalage chronique avec son époque. Mis sur la touche au boulot et délaissé par ses proches, ce quinquagénaire, à qui la vie — et les appareils électroniques — semble constamment faire faux bond, consulte un spécialiste, pensant souffrir de surmenage. Comble de l’ironie : on lui diagnostique plutôt une obsolescence programmée, potentiellement fatale.

Dépeinte comme le mal du siècle, cette désuétude dont est victime notre protagoniste prend ici des airs de maladie incurable, en en empruntant le vocabulaire et les contours sinistres. « On voulait que le public perçoive dès le début le déséquilibre de Germain, son impasse avec la modernité, soulignent d’une même voix Daniel Abraham et Pierre-Alexandre Girard (Dan PAG), qui signent ensemble la réalisation léchée, mais tout en finesse, des six épisodes d’une dizaine de minutes chacun. On souhaitait aussi qu’il ressente son mal-être », d’où l’idée de présenter son affection comme un cancer ou une grave dépression.

Un mal-être renforcé par une mise en scène en demi-teinte, qui campe l’intrigue dans un décor sombre, tout en subtilité. Le jeu de caméra, tantôt à l’épaule, tantôt en contre-pied, donne aux épisodes un résultat un brin décalé, qui déstabilise le téléspectateur sans jamais le brusquer. À ce titre, le produit fini, qui est un dérivé du court métrage Retour de qualité (2016), n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’univers glauque, mais ouvertement excentrique, de Série noire, la tragicomédie d’une efficacité redoutable de François Létourneau et Jean-François Rivard.

« On a voulu jouer sur cette dichotomie entre le propos et le rendu, expose Daniel Abraham, un sourire dans la voix. En ancrant l’histoire dans un univers juste assez décalé, on a voulu renforcer l’absurdité du scénario. » « On souhaitait que le public prenne au sérieux le drame de Germain, renchérit son complice Pierre-Alexandre Girard. C’est essentiel pour être ému par son histoire, d’où le côté tragique et très réaliste du diagnostic. »

Résolument dramatique donc — après tout, le titre l’annonce d’emblée, Germain est condamné à s’éteindre —, la série a tout de même de quoi faire sourire (souvent !), par sa prémisse loufoque, mais aussi par sa constellation de personnages disjonctés. Car au-delà de notre protagoniste décalé qui, à lui seul, arrive amplement à nous faire rire, ce sont tous ceux qu’il côtoie, ou qu’il croise, qui semblent, eux aussi, vivre en rupture avec leur temps — que ce soit en étant « obsolètes », à l’image de Germain, ou en étant parfois « un pas ou deux ou plus en avant ». On peut entre autres penser ici à sa fille (Marguerite D’Amour), déjà prête à faire le deuil de son géniteur en se « swipant » un nouveau père au moyen d’une application mobile dernier cri, ou encore aux membres des Obsolètes anonymes (hilarants Alexis Martin et Nathalie Mallette), un groupe de soutien tristounet, sorte d’hommage aux anachronismes contemporains.

Critique sociale

Mais plus qu’un bon moment, l’œuvre de Dan PAG, dont le format appelle sans gêne à l’écoute en rafale, nous offre, comme spectateurs, une occasion en or de réfléchir à la place laissée à la technologie dans notre société. À la place aussi que l’on accorde aux aînés et à ceux qui, à défaut de suivre le rythme effréné de notre époque, se retrouvent parfois, bien malgré eux, en marge de notre « modernité ».

« C’est l’élément central du scénario, insistent les réalisateurs, cette idée de s’interroger sur l’omniprésence de la technologie dans nos vies, de se demander ce qui arriverait si on ne pouvait plus faire la différence entre ces outils et nous. Sommes-nous condamnés à disparaître ? » « Il y en a sans doute quelques-uns qui vont se reconnaître dans le personnage de Germain », enchaîne sans ambages Marc-André Coallier (Les machos, Le club des 100 watts), pour qui le projet marque d’ailleurs le grand retour à la fiction télévisuelle, sa dernière apparition remontant à 1996. « Il y a un dialogue à avoir entre les générations : les plus jeunes, que ce soit dans les familles ou dans les entreprises, ne saisissent pas toujours la valeur de l’expérience. Pourtant, ce n’est pas parce que tu n’es pas “techno” que tu ne vaux plus rien. »

Loin d’être moralisateur, le ton adopté pose ainsi les bases d’une discussion plus en profondeur sur nos rapports aux machines, mais aussi entre nous. « La série souligne le fait que personne n’est vraiment à l’abri, ajoute le comédien. Il suffit parfois d’un changement plus grand que nous pour devenir complètement dépassé, voire obsolète. »

Germain s’éteint

Tou.tv, dès mercredi