La nouvelle saison de «True Detective» renoue avec ses origines

Mahershala Ali joue le rôle du détective Wayne Hays.
Photo: HBO Mahershala Ali joue le rôle du détective Wayne Hays.

Quand ça devrait être fini, ça recommence. Et on peut dire merci.

En 2014, la première saison de True Detective (HBO) faisait souffler du très chaud et un peu de froid. Les performances des comédiens (Matthew McConaughey et Woody Harrelson) et du réalisateur (Cary Fukunaga) étaient aussi saluées que le portrait sombre et lourd du sud des États-Unis. L’intrigue du scénariste (Nick Pizzolato), autour de meurtres rituels, se résumait toutefois à quelques clichés.

Dès ce beau et bon départ, la série était conçue sur le modèle de l’anthologie, chaque saison se développant indépendamment, avec de nouveaux personnages, autour du genre policier imposé. La série Fargo, sur le même modèle, proposera bientôt un quatrième volet anthologisé.

La deuxième mouture de True Detective (2015) réagissait aux critiques (tout de même largement positives) en proposant une histoire de corruption à la californienne emberlificotée. Elle a fait l’unanimité sévère contre elle et failli signer son arrêt de mort.

La série a pourtant rebondi et la revoilà à compter de dimanche soir avec une troisième proposition, à vrai dire une des suites les plus surveillées de la rentrée télé 2019. Le nouvel avatar a encore pris note des reproches analytiques, de telle manière qu’on se retrouve avec une sorte de leçon sur la leçon sur la leçon. Une « philosophie dans l’accoudoir » pourrait y voir un triplet dialectique, la thèse engendrant l’antithèse et maintenant la synthèse.

Le meilleur des deux mondes précédents s’y concentre effectivement. Le portrait noir de l’Amérique reprend avec la disparition de deux enfants dans une région rurale et maganée de l’Arkansas, dans l’hinterland du pays-continent.

Un nouveau duo de détectives mène la quête de vérité. La paire improbable, comme le veut le modèle, réunit un Afro-Américain, interprété par Mahershala Ali, récemment récompensé d’un Golden Globe pour son rôle dans Green Book, et un blanc-bec, Stephen Dorff, acteur de série B, ici dans un rôle de second plan.

La mort et les vivants

La narration complexe se fait en plusieurs temps interconnectés : en 1980 au moment de la disparition ; en 1990 alors que de nouveaux indices relancent l’enquête ; et en 2015 alors qu’une équipe de télévision tourne un documentaire sur le drame. Les souvenirs de la guerre du Vietnam affectent aussi constamment le policier.

Cet enchevêtrement temporel, déjà exploité précédemment, permet d’entremêler les histoires professionnelles et les récits de vie des personnages. Dans cette série d’anthologie, la catastrophe absolue du crime ultime déclenche une suite d’effets profonds, y compris sur les humains, trop humains, chargés d’en comprendre les mécanismes. À la limite, étrangement, les victimes premières demeurent absentes du panorama de groupe avec meurtres. Seules comptent les répercussions de la mort sur les vivants.

Le problème de la mémoire taraude encore davantage l’intrigue. L’enquêteur principal, Wayne Hays, magnifiquement interprété en trois temps par M. Ali, commence à souffrir de la maladie d’Alzheimer au dernier temps de la série, en 2015. Le récit s’éloigne alors de la pure intrigue policière pour explorer davantage la vie intérieure et familiale du héros palpitant et souffrant, davantage que dans les deux moutures prédécentes en tout cas.

En plus, la femme de Hays, Amelia (Camen Ejogo), enseignante rencontrée au moment du meurtre, devenue écrivaine, a écrit un livre sur le triste fait divers. Sa fiction semble finalement embrouiller les faits et les questionnements. Qui dit vrai ? La première ou la seconde enquête policière, ou même la recherche journalistique ? Ou bien le livre ? Quelle est la meilleure méthode pour révéler les choses enfouies ? Le temps embrouille-t-il ou réconcilie-t-il les perspectives ? Finalement, le détective Hays n’aurait-il pas choisi de se mentir à lui-même pour ne pas affronter la vérité crue ?

À leur première rencontre, à l’école d’où viennent les enfants disparus, M. Hays entend la future Mme Hays donner un cours de littérature en proposant une exégèse de Robert Penn Warren. Son poème pourrait servir d’exergue à la production puisqu’il va ainsi : « Raconte-moi une histoire / En ce siècle et ce moment de manie / Le temps sera le nom de cette histoire / Mais il ne faudra jamais prononcer son nom. »

L’autoplagiat

Ces choix richement exploités sauvent la nouvelle déclinaison. D’autres options rabaissent un peu son évaluation. Pas besoin d’exacerber son oeil critique pour constater que l’intrigue criminelle de base reprend certains éléments de la première saison. Par exemple en exploitant le filon plus ou moins satanique. Par exemple en ramenant des politiciens, sinon véreux, du moins ambitieux. Par exemple en campant l’action dans une région paumée du cauchemar américain, loin des littoraux. Make America grey again

Cette répétition du même, ce retour du refoulé, ce rajout du gris sur du gris s’exposent aussi dans le ton, les tics et les dialogues. Comme si les policiers partageaient une même culture machiste dans les 50 États de l’union. C’est bien possible. Seulement, à la longue, on souhaiterait voir et entendre autre chose.

Un duo de femmes policières ou juste une détective feraient aussi beaucoup de bien si jamais une quatrième mouture de True Detective se pointe à l’horizon médiatique. Les modèles développés ici dans les séries policières Faits divers, Cardinal et Victor Lessard comme dans plusieurs séries de police made in USA montrent bien la richesse de l’exemple.

Par contre, la dynamique entre les deux enquêteurs principaux, force centrale de la première saison, s’efface maintenant quasi complètement, au profit de l’histoire du détective Hays. Le choix se défend, surtout avec la qualité d’anthologie du jeu de Mahershala Ali, en passe de devenir une des plus formidables têtes d’affiche de l’industrie mondialisée des écrans.

Quand ça pourrait être fini, ça recommence autrement…