La tragédie dont on ne parle pas

Dans «Unspeakable», Robert C. Cooper se penche sur un groupe particulièrement vulnérable: des patients hémophiles, dont plusieurs jeunes, pour qui les produits sanguins de la Croix-Rouge sont indispensables au quotidien.
Photo: CBC Dans «Unspeakable», Robert C. Cooper se penche sur un groupe particulièrement vulnérable: des patients hémophiles, dont plusieurs jeunes, pour qui les produits sanguins de la Croix-Rouge sont indispensables au quotidien.

« C’était mon devoir d’informer le public, d’avertir les gens s’ils étaient en danger. D’en arriver à la vérité », lance Shawn Doyle, dans la peau du personnage du journaliste Ben Landry dans les premières minutes du pilote de la série Unspeakable. Le regard grave, il donne une conférence sur ce qui paraît être son ouvrage sur le scandale du sang contaminé des années 1980. Alors, qu’en est-il de cette volonté de découvrir la vérité ? « Pour tout vous dire, nous avons échoué. »

Créée par Robert C. Cooper, Unspeakable propose un portrait étoffé et troublant du scandale du sang contaminé ayant secoué le pays entier au début des années 1980. À travers l’histoire de la famille Landry, à Vancouver, et de la famille Sanders, à Toronto, cette série originale de la CBC dévoile les dessous du pire drame en santé publique au Canada, lequel a causé la mort de milliers de patients et compromis la santé de plusieurs dizaines de milliers de Canadiens. Un drame qui, décidément, aurait facilement pu être évité.

En d’autres mots, Unspeakable, c’est Robert C. Cooper qui, par le truchement de ses personnages, en vient finalement à divulguer cette lourde vérité. « Jusqu’à présent, j’avais l’impression que cette histoire n’avait été couverte que sous forme factuelle, écrit-il au Devoir par courriel. Mais pour moi, la meilleure façon de susciter l’intérêt d’un grand public pour des événements aussi importants, c’est de le faire à travers l’émotion. »

De l’émotion, la série n’en manque pas, mais pour son créateur, c’est l’histoire qu’elle raconte, entièrement inspirée de faits réels, qui importe le plus. « Il s’agit de la plus grande tragédie médicale de l’histoire du Canada, et ça ne fait pas si longtemps que ça. Elle ne devrait pas être oubliée. »

Il insiste : Unspeakable, c’est l’histoire de ce drame tel qu’il s’est déroulé ici, au Canada. « La crise du sang contaminé a touché le monde entier, mais nous nous devons de connaître notre propre version des choses. »

Un projet de vie

Dès 1982, des cas de contraction du sida font les manchettes aux États-Unis. Toutefois, au Canada, la Croix-Rouge reste anormalement silencieuse, voire négligente, face à ces nouvelles inquiétantes. Le temps passe. Au fil des mois, les cas — et les décès — se multiplient au Canada.

Dans Unspeakable, Robert C. Cooper se penche sur un groupe particulièrement vulnérable : des patients hémophiles, dont plusieurs jeunes, pour qui les produits sanguins de la Croix-Rouge sont indispensables au quotidien. Avec la contamination du sang au pays, voilà que cette médication indispensable à leur survie se révèle vraisemblablement mortelle.

On est passés à travers plus de 60 000 pages de témoignages de la commission Krever, dans les archives nationales à Ottawa

Le scénariste en sait quelque chose : adolescent hémophile à l’époque, il a contracté l’hépatite C, dont il ne guérira qu’en 2014. « Il y a des scènes qui reflètent des choses que ma famille et moi avons vécues, confie-t-il. J’ai été très chanceux d’éviter la contamination au sida puisque mes parents se sont battus pour que je prenne des produits traditionnels plus sûrs. »

Pour lui, Unspeakable est ainsi bien plus qu’une série ordinaire : il s’agit d’un projet de vie, qu’il considère comme l’un des moments forts de sa carrière. « Une portion importante de l’histoire s’inspire de ma propre expérience », insiste celui qui signe quatre des huit épisodes en plus d’en avoir réalisé deux.

Témoignages

Le sort des familles Landry et Sanders est aussi inspiré de plusieurs témoignages de victimes, en plus de ceux recueillis au cours de la commission Krever sur l’approvisionnement en sang au Canada, commission d’enquête lancée en 1993 qui mènera, entre autres, à la création d’Héma-Québec. À elle seule, la période de recherche sur le sujet a duré plus d’un an et demi. Au total, Robert C. Cooper et son équipe ont passé près de quatre ans à peaufiner la série.

« On est passés à travers plus de 60 000 pages de témoignages de la commission Krever, dans les archives nationales à Ottawa », raconte-t-il. Le commissaire Horace Krever a aussi pris part à l’aventure : « Il a eu la gentillesse d’accepter d’être interviewé deux fois et de lire le scénario avec notre équipe. »

Les journalistes retraités Vic Parsons et André Picard, qui ont tous deux rédigé des ouvrages couvrant le drame, ont aussi été d’une aide indispensable. « Leurs livres ont servi de base factuelle à la série », précise celui qui est aussi producteur exécutif d’Unspeakable.

Le parcours de la famille Landry, en particulier, n’est pas sans rappeler celui de Vic Parsons, dont le fils hémophile a été infecté par le VIH et l’hépatite C à travers ses produits sanguins contaminés.

L’intimité de ces témoignages rend Unspeakable d’autant plus touchante aux yeux du public, mais aussi pour le créateur lui-même. « Ça pesait lourd sur mes épaules. Il y a une grande part de responsabilité qui vient avec le fait de raconter objectivement une histoire sur des événements aussi tragiques. Surtout lorsqu’on connaît les gens qui sont au coeur de cette histoire. »

Malgré la pression, Robert C. Cooper se dit très fier du résultat. « Je ne sais pas si j’aurai encore la chance de travailler sur un projet aussi personnel et proche de moi. Ç’a été un long périple, plein d’émotions, et parfois stressant, mais si c’était à refaire, je n’y changerais rien », conclut-il.

Qu’est-ce que l’hémophilie ?

L’hémophilie est une maladie héréditaire qui se caractérise par une anomalie de la coagulation du sang. Selon la Société canadienne de l’hémophilie, la maladie touche entre 3100 et 3700 Canadiens, dont la très grande majorité sont des hommes. Un autre trouble de la coagulation sanguine, la maladie de von Willebrand, est plus répandu, affectant près de 30 000 personnes au pays ; toutefois, ses symptômes sont bénins et peu de personnes s’en savent atteintes.

Unspeakable

CBC, mercredi, 21 h