«À deux pas de la liberté»: derrière l’image du criminel

Dominique, une intervenante, et Félix, un résident
Photo: UNIS Dominique, une intervenante, et Félix, un résident

La plupart des détenus sont un jour amenés à sortir de prison. Mais comment retrouver sa place dans une société après des mois, voire des années, de détention ? À deux pas de la liberté, nouvelle série documentaire produite par Urbania, suit le quotidien d’une dizaine d’anciens détenus qui souhaitent reprendre leur vie en main à travers un processus de réinsertion.

« Je suis un honnête citoyen. J’ai juste dérapé à cause de ma consommation, mais je ne suis pas un criminel. Je n’ai pas ça en moi », confie Sylvain, face à la caméra, butant légèrement sur ses mots. Sorti de prison depuis deux mois et demi, il a choisi de finir sa peine en passant par la maison de transition Saint-Laurent — le plus vieil établissement du genre au Québec.

Ils sont 35 « gars », comme lui, à se partager cette maison divisée en petits appartements. « Ils viennent ici pour travailler sur eux. On ne peut pas venir en maison de transition juste parce qu’on veut sortir de détention », insiste tout au long de la série Josée Meilleur, coordonnatrice clinique à Saint-Laurent depuis ces 29 dernières années.

Trouver un travail, renouer des liens avec leur famille, « faire dans le drette plutôt que dans le croche »… Loin de les stigmatiser pour leur délit, Érika Reyburn et Martin Paquette, à l’origine de la série, ont décidé de « montrer le parcours de ces personnes plutôt que leur crime ».

« Souvent, on met une étiquette de criminel sur ceux qui sortent de prison. Dans notre documentaire, on a voulu laisser place à l’humain derrière tout ça », résume simplement la coréalisatrice de la série documentaire. À travers ces hommes et leur parcours cahoteux, À deux pas de la liberté souhaite aussi nous faire « réfléchir au système judiciaire québécois, et plus précisément aux effets du processus de réinsertion sociale », ajoute Martin Paquette, le deuxième oeil derrière ce projet.

Moments de sincérité

Par le truchement du cinéma direct, on découvre sans filtre les difficultés qu’éprouve chacun des résidents. Problème de consommation, dépression, désillusion…

Martin, résident à Saint-Laurent et ex-trafiquant, raconte qu’il a tout perdu : sa femme, son fils, la maison familiale. Il réalise désormais les conséquences de la prison sur sa vie. « L’étiquette du bad boy te suit partout, le monde a peur », déplore-t-il alors que de potentiels employeurs s’inquiètent de son casier judiciaire.

Photo: UNIS Par le truchement du cinéma direct, on découvre sans filtre les difficultés qu’éprouve chacun des résidents.

Pour saisir de tels moments de sincérité, « c’est important d’être à l’écoute et de ne pas exercer de pression, explique Martin Paquette. Ces hommes n’ont pas souvent l’occasion de parler d’eux de façon positive ».

Entre contrôle et soutien

La série documentaire s’attarde aussi du côté des intervenantes, qui « se dévouent, malgré les difficultés, pour cette population souvent mal-aimée et marginalisée. C’est une relation d’aide à son plus haut niveau », pense M. Paquette.

« Ces filles-là, elles y croient chaque fois et n’abandonnent pas, même si à la fin ça ne fonctionne pas toujours », renchérit Érika Reyburn.

Entrées et sorties sont scrupuleusement notées, chaque dépense doit être justifiée et les suivis psychologiques sont obligatoires pour ces 35 résidents qui s’activent aussi à trouver du travail. Mais, parfois, la semi-liberté se transforme en un retour vers la prison s’ils ne respectent pas toutes leurs conditions.

« On vit constamment on the edge », illustre Gilles, résident et personnage phare de la série, qui baigne dans le monde du banditisme depuis sa naissance — il est le fils de Monica la Mitraille, célèbre criminelle des années 1960.

Tisser des liens

Une confiance s’est de toute évidence créée entre les résidents, les intervenants et l’équipe de tournage, mais non sans peine, avoue M. Paquette. « Je ne dirai pas que ça a été facile, mais ça s’est fait. Nous avons passé beaucoup de temps en période d’observation — le tournage s’est déroulé sur plus de six mois, après un repérage effectué un an plus tôt. Les gars nous observaient aussi de leur côté. »

Une période d’analyse nécessaire pour « comprendre cet univers, mais aussi pour voir à quel point ce projet était réalisable, parce qu’on a affaire à des gens qui sortent tout juste de prison », rappelle Martin Paquette.

Je suis un honnête citoyen. J’ai juste dérapé à cause de ma consommation, mais je ne suis pas un criminel. Je n’ai pas ça en moi.

« Quand je leur ai expliqué que ce n’était pas leur crime qui nous intéressait, ça a tout de suite ouvert des portes. Ils ont bien vu que nous n’étions pas là pour faire du sensationnalisme », poursuit le réalisateur, adepte des milieux hors du commun — il est aussi à l’origine de la série documentaire Infiltrations, à laquelle Erika Reyburn s’est jointe dès la deuxième saison.

« Il a aussi fallu gagner la confiance des intervenantes, pour qu’elles nous ouvrent leurs portes. Le plus important, c’est d’être transparent dans notre démarche », affirme Reyburn.

Un projet au long cours

À deux pas de la liberté se divise en 13 épisodes de 30 minutes abordant chacun des thèmes particuliers, comme la communauté, le travail, la famille et la gestion des émotions.

« Ce sont des sujets universels, mais vécus par ces personnes, cela peut nous donner un regard complètement différent, analyse la réalisatrice. Même si on tournait avec un plan de match en tête, on devait s’adapter à la vie de la maison » et donc à l’imprévisible.

C’est de cette manière que certains personnages sont arrivés dans le décor, comme Félix. Il n’avait pas encore franchi le pas de la porte de la Maison Saint-Laurent que l’équipe de tournage l’a « attrapé sur le trottoir en lui proposant de participer [au] projet. Il a accepté sans hésitation », raconte Paquette, encore ému par l’adrénaline du moment. « Nous voulions filmer chaque étape que traverse le résident. L’arrivée est un moment crucial et on a pu le vivre en même temps que Félix », se remémore-t-il.

Recouvrer une semi-liberté constitue souvent un choc pour les ex-détenus, sur le plan mental comme sur le plan physique.

« Yan [l’un des résidents] nous a raconté que ça lui avait pris une semaine pour que sa vision se réadapte au monde extérieur parce qu’il était habitué d’être dans une cellule. Quand il est sorti, il voyait flou », raconte Erika Reyburn.

Pour documenter la progression des résidents, le format de série s’est imposé naturellement aux réalisateurs. « Avec un documentaire d’une heure, il aurait fallu sacrifier beaucoup de matériel, estime Martin Paquette. La série est aussi une manière de s’intéresser davantage aux personnages et de sentir le temps avec eux. »

À deux pas de la liberté

Dès le 10 janvier, Unis, 21 h