Le «Bye bye 2018» se donne Legault

La publicité de la SQDC en rupture de stock aura arraché en quelques secondes plus de rires que chacune des longues minutes de ce pénible numéro chanté bombardant Justin Trudeau en star de Bollywood.
Photo: Radio-Canada La publicité de la SQDC en rupture de stock aura arraché en quelques secondes plus de rires que chacune des longues minutes de ce pénible numéro chanté bombardant Justin Trudeau en star de Bollywood.

Le Québec, en 2018, se donnait Legault, pour reprendre le malheureux calembour employé comme slogan par l’actuel premier ministre du Québec — François, de son prénom — lors de la campagne électorale de 2014. L’équipe du Bye bye 2018 adoptait une stratégie semblable en se donnant elle aussi Legault, Claude de son prénom, à la fois recrue de l’année et première étoile de ce traditionnel rendez-vous du 31 décembre, qui soufflait lundi soir ses cinquante bougies.

Grâce à son Marc Bergevin s’exprimant dans un sibyllin franglais de vestiaire dont lui seul connaît (peut-être) le sens, grâce à son François Lambert risiblement suffisant ou à son Olivier Primeau (Primate) peinant à camoufler son impérieuse concupiscence, ce Bye bye aura été celui du comédien habituellement célébré pour ses rôles sombres d’hommes brisés. « Une jouissance orgasmique » que d’enfin le retrouver dans un contexte comique, pour reprendre la formule joliment pléonastique de cette partisane de la CAQ un peu coucou dont le même Claude Legault enfilait la casquette Canada et le chandail de Barack Obama.

Un bien bon « Papaille », aurait probablement dit en mâchouillant ses mots ce vieux monsieur gâteux (encore Claude Legault) pris pour participer au vox pop de Guy Nantel. Un bien bon Bye bye, oui, ayant prudemment évité les pièges de l’huile jetée sur le feu, du parti pris apparent ou de la polarisation en s’en remettant à la folie de sa distribution maison (en plus de Legault : Pierre Brassard, Véronique Claveau, Anne Dorval, Patrice L’Écuyer) ainsi qu’à plusieurs vétérans, anniversaire oblige, dont Pauline Martin, Yves Jacques, René Simard, Véronique Cloutier et Louis Morissette.

Regarder le «Bye Bye 2018» ou pas? La réponse de Dominic Tardif.

Trump, figure imposée

La quadrature du cercle, écrivait le collègue Philippe Papineau samedi dernier, en évoquant le degré de difficulté élevé que représente cet exercice humoristique à une époque où les références culturelles communes s’étiolent sur l’autel de la multiplication des plateformes. Le réalisateur Simon-Olivier Fecteau et sa bande répondaient à cette difficile commande en se tenant pour l’essentiel à distance du prisme de la télé, à travers lequel plusieurs récentes éditions de la quinquagénaire émission ont été imaginées.

La soirée débutait certes avec une variation autour de Fugueuse, mais le retentissement de la télésérie de TVA, en début d’année, aura largement dépassé le strict cadre du petit écran pour devenir phénomène social. La parodie, mettant en vedette Yes Mccan reprenant son rôle de Damien, aura permis à l’équipe d’auteurs d’innover minimalement en matière trumpesque, une figure imposée, et rarement mémorable, du Bye bye depuis 2016.

Photo: ICI Télé Yes Mccan reprenait son rôle de Damien pour la parodie de «Fugueuse».

La seconde vignette consacrée à l’homme qui tweete plus vite que son ombre comptait d’ailleurs parmi les plus faibles de la soirée, sans doute à cause de la distance séparant la vie politique québécoise de celle des États-Unis, mais aussi à cause du nombre incalculable de vannes qu’inspire chaque jour le président américain.

C’est dans sa réponse à l’affaire SLAV que le Bye bye 2018 frappait son premier et plus grand coup, grâce au Robert Lepage pathologiquement sourd à toute critique de Pierre Brassard, transposant à la scène le film à succès Black Panther avec Luc Picard (!) dans le rôle principal et le très blanc Michel Rivard à la musique.

Éviter de polariser

Comment générer des rires à partir des figures archi-polarisantes que sont Catherine Dorion et Hubert Lenoir sans embrasser la rhétorique de ceux qui voient en eux les signes avant-coureurs de la fin de notre civilisation, mais sans non plus complètement les exempter d’un tour de manège qu’ils ont bien mérité ?

En députée solidaire, Hélène Bourgeois-Leclerc aura dû se débrouiller avec un texte embrassant quelques clichés, matière première d’un sketch relativement gentil, se moquant davantage de la youtubisation de la communication politique que de l’élue de Taschereau.

Sous la salopette déboutonnée du jeune chanteur plus populaire que Jésus, Anne Dorval offrait quant à elle une de ces conjugaisons périlleuses d’hommage et de dérision typique du rendez-vous annuel. Même habile composition chez Marc Labrèche, de retour en Céline Dion dans une relecture des publicités parfaitement hallucinées de la diva, frôlant la démence en faisant la promotion de sa marque de vêtements non genrés pour enfants. Ces deux-là — Dorval et Labrèche — savent que les meilleures performances, au Bye bye, ont toujours reposé sur des comédiens qui ne s’effacent pas complètement derrière leur personnage.

En Isabelle Brais, Patrice L’Écuyer répondait aussi à cette logique, dans un des segments les plus grinçants de cette cuvée, House of CAQ, faisant s’entrechoquer le parti de François Legault et la série de Netflix House of Cards.

Parlons donc en général de bienveillante insolence, voire d’un désir de souffler le chaud et le froid. Les assoiffés, clin d’oeil aux Affamés de Robin Aubert, mettait ainsi à la fois en exergue l’hystérie des ivrognes hurlant à la fin du monde compte tenu de la grève à la SAQ et les conditions de travail des employés de la société d’État, un tantinet plus douillettes (disons) que celles des grévistes de l’amiante de 1949. En survivalistes de la bouteille, Marc Messier et Michel Côté ont compté parmi les plus hilarants anciens rameutés pour célébrer ce cinquantième. « Personne va toucher à mon Vivolo à soir ! »

Photo: ICI Télé La publicité cheap et outrancièrement agressive de la SQDC en rupture de stock (encore Claude Legault) aura arraché plus d'un rire.

Simon-Olivier Fecteau, révélé en 2001 au sein des Chick’n Swell dans une émission ficelée à l’aide d’un budget digne d’une poignée de pièces de monnaie, rappelait lundi soir qu’il n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il embrasse des idées simples flirtant avec l’absurde. La publicité cheap et outrancièrement agressive de la SQDC en rupture de stock (encore Claude Legault) aura arraché en quelques secondes plus de rires que chacune des longues minutes de ce pénible numéro chanté bombardant Justin Trudeau en star de Bollywood.

Également de retour pour l’occasion, RBO n’aura pas à inclure sa contribution au Bye bye de cette année dans sa prochaine fournée de rétrospectives sur DVD (qui ne saurait tarder). En dépoussiérant une de ses vieilles ritournelles (Le tour du monde), le quatuor s’est correctement tiré d’affaire, malgré une commande impossible (résumer en un peu plus de trois minutes une actualité internationale qu’ignorent généralement les grands médias québécois).

La légendaire Dominique Michel jurait avant le décompte final séparant 2018 de 2019 qu’il s’agissait bel et bien de son dernier Bye bye. Voilà un sympathique clin d’oeil à ses nombreux serments passés, bien que son ton, grave, était cette fois-ci celui des vrais et irréversibles adieux. Résolution : porter cette grande dame dans nos prières tout au long de 2019.

Mais au fait, qu’est-il arrivé à ce malheureux poisson rouge torturé afin de sortir Maxime Bernier de sa torpeur climatosceptique ? Selon le compte Twitter d’Infoman, la réponse viendra le 17 janvier, lors du retour en ondes de l’émission. Souhaitons à cette bête sans défense de ne pas avoir été sacrifiée pour une cause aussi… bête.

La revue de l’année d’Infoman

Le professeur de littérature Mathieu Bélisle regrettait l’an dernier, dans une lettre publiée dans ce journal, la connivence unissant Jean-René Dufort et nos dirigeants le 31 décembre au soir. « Cette émission me semble de moins en moins satirique et corrosive, de moins en moins du côté de l’humour noir, et de plus en plus au service de la campagne d’image des hommes et femmes politiques qui, à l’évidence, font des pieds et des mains pour y apparaître », écrivait-il.

L’esprit de la revue de fin d’année d’Infoman a toujours eu quelque chose du cessez-le-feu provisoire, et cette nouvelle fournée n’a pas échappé à cette tradition, même si les tête-à-tête du superhéros de l’info avec certains de nos élus auront été généreux en aveux d’une troublante transparence.

Que penser d’un François Legault chantant les mérites de son ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, « capable de parler pendant dix minutes sans rien dire » ? Que penser de ce Maxime Bernier niant toujours la menace que représentent les changements climatiques ? Même Justin Trudeau, habituellement dégourdi dans ce type de situation, semblait mal à l’aise en déballant son cadeau de Noël : une copie dédicacée de la biographie de Stormy Daniels, star du porno et ancienne compagne d’un soir de Donald Trump.

« Pendant que fondent les pôles », chantait Klô Pelgag, alanguie sur une réplique d’un continent de plastique, pendant le générique d’ouverture. « C’est la peur des autres qui va finir par nous tuer », ajoutait-elle. Une mise en garde à laquelle Dufort répondait pendant l’heure suivante en tendant son micro à plusieurs modèles de bravoure, de dignité et d’espoir, dont le jeune écologiste néerlandais Boyan Slat, le Spider-Man franco-malien Mamadou Gassama et la militante américaine Ana Maria Archila.



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