La parole aux invisibles

Ada (Florence Longpré), Fabiola (Mélissa Bédard) et Carolanne (Ève Landry) naviguent dans un univers dur où s’entremêlent une pauvreté crasse et une violence insidieuse, mais aussi une empathie désarmante et un humour décapant.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ada (Florence Longpré), Fabiola (Mélissa Bédard) et Carolanne (Ève Landry) naviguent dans un univers dur où s’entremêlent une pauvreté crasse et une violence insidieuse, mais aussi une empathie désarmante et un humour décapant.

On reproche souvent à notre télé d’être aux antipodes de ce que nous renvoie le réel. Pas assez diversifiés — tant en ce qui a trait à l’ethnicité qu’aux réalités socio-économiques —, les contenus télévisuels qui nous sont présentés peinant la plupart du temps à dépeindre avec justesse notre société actuelle. « C’est un débat qu’on a depuis déjà quelques années, tant en interne que sur la place publique, lance sans ambages Denis Dubois, le directeur général de la programmation à Télé-Québec. Et c’est clair que, comme diffuseur public, c’est un souci qu’on avait, et qui demandait une réponse forte. »

Cette réponse, c’est M’entends-tu ?, la nouvelle fiction pour adulte que le public pourra découvrir en primeur sur le site Web de Télé-Québec dès samedi (juste à temps pour le congé des Fêtes), puis au compte-gouttes, à raison d’un épisode par semaine, à partir du 16 janvier prochain.

Hommage coup-de-poing à ces invisibles, cette comédie dramatique, signée par la talentueuse Florence Longpré (Like-moi !), pose ainsi un regard franc et surtout sans jugement sur ces « autres » qu’on voit si peu sur nos écrans. « C’était important pour moi de donner une voix aux gens issus des milieux défavorisés parce qu’on les entend rarement, mais aussi parce que c’est ce que j’aurais aimé écouter plus jeune, justement, explique sans pudeur la comédienne, pour qui il s’agit d’une première incursion dans la fiction pour la télévision. Par contre, on avait un réel souci de le faire avec dignité et amour — pour éviter de tomber dans la caricature maladroite. On ne voulait pas refaire Les Bougon ! »

Un objectif qui semble d’ailleurs avoir été facilité par la sensibilité naturelle de la scénariste, mais également par la décision de Télé-Québec de débloquer, très tôt, un budget de recherche pour permettre à l’auteure de mettre à l’épreuve son scénario initial directement sur le terrain avec ceux qui vivent et côtoient cette réalité au quotidien. « Cette recherche “anthropologique”, ç’a vraiment été une chance, reconnaît Florence Longpré, en précisant n’avoir pas, elle-même, grandi dans un milieu défavorisé. Ça nous a permis d’aller parler avec des commerçants, des policiers, et des intervenants… Mais aussi de faire des entrevues avec des gens de ce milieu-là, et avec d’autres qui ont réussi à s’en sortir. » Ce sont d’ailleurs ces rencontres, en partie, qui lui ont donné l’inspiration nécessaire pour mettre au monde la constellation de personnages bigarrés que l’on retrouve dans M’entends-tu ?

À la rencontre d’un milieu

Campés dans les rues et ruelles d’un Montréal populaire, dont les contours ne sont pas sans rappeler plusieurs quartiers de la métropole, les dix épisodes de 30 minutes chacun suivent donc les aléas du quotidien d’un trio éclectique de jeunes femmes à qui, on le devine dès les premières minutes, la vie n’a pas fait beaucoup de cadeaux. Tissées serrées malgré leurs différences, l’effrontée Ada (Florence Longpré), l’introvertie Carolanne (Ève Landry — quasi muette pour ce rôle) et la flamboyante Fabiola (Mélissa Bédard, qui fait ici de brillants débuts en fiction) naviguent, chacune à sa façon et, surtout, à la hauteur de ses moyens, dans un univers dur où s’entremêlent une pauvreté crasse et une violence insidieuse, mais aussi une empathie désarmante et un humour décapant.

À ce titre, ce dernier agit un peu comme un baume sur la dureté présentée à l’écran. « Ce sont des sujets qui peuvent vite devenir très lourds, souligne Denis Dubois de Télé-Québec. Ça prenait un mécanisme pour désamorcer certaines situations et Florence a réussi à le faire avec finesse. » « On tenait vraiment à ce que ce soit drôle aussi, renchérit la scénariste, sous le regard entendu de sa complice à la réalisation, Miryam Bouchard [L’échappée]. C’était nécessaire de trouver un équilibre entre le tragique et l’humour parce qu’au-delà de leurs drames quotidiens, ces gens ont quand même des vies pleines de rires et de passion. »

Place à la musique

Passion qui, dans le cas de nos protagonistes, se manifeste par un amour de la musique, presque salvateur. Omniprésente, celle-ci agit donc un peu comme un personnage à part entière, sorte d’amie bienveillante qui accueille, sans jamais juger, leurs trop-pleins et leurs non-dits. « Mon personnage ne s’ouvre que par la musique, décrit Ève Landry [Unité 9]. Il n’y a que de cette façon qu’elle réussit à mettre des mots sur les drames en série qui lui arrivent. »

À noter d’ailleurs que, si la trame sonore réussit, à elle seule, à porter les messages de ces attachantes antihéroïnes, ce sont les chansons originales — écrites tout spécialement pour la série par Florence Longpré et Nicolas Michon, avec qui elle a déjà collaboré au théâtre (Chlore, Sylvie aime Maurice) — qui nous donnent accès à leur véritable drame. « Ces chansons sont à leur image », lance avec un léger rire l’auteure. Imparfaites donc, mais criantes de vérité.

Plus encore, la musique — « en partenaire idéale pour traverser les drames et les joies du quotidien » — se présente aussi comme un puissant moteur d’espoir ; sorte de fenêtre lumineuse dans une réalité parfois trop sombre. « C’est sans doute la plus belle chose qui nous a été dite durant notre recherche, expose Florence Longpré, avec un sourire. Ceux qui réussissent à se sortir du cycle de pauvreté qui se transmet de génération en génération dans ces quartiers sont souvent ceux qui se trouvent une passion, que ce soit pour un sport ou, justement, pour la musique. C’est juste plus fort que tout. »

Attendre le bon projet, un projet juste assez dérangeant

Depuis son entrée en poste à Télé-Québec en 2015 comme directeur général de la programmation, Denis Dubois souhaitait remettre la fiction adulte à l’horaire du diffuseur public. Il faut dire que la dernière série du genre remonte à Chabotte et fille, dont la diffusion s’est terminée en 2012. « J’attendais le bon projet, souligne-t-il en entrevue. Je cherchais une histoire audacieuse et juste assez dérangeante. Une histoire qu’on s’était rarement permis de raconter à la télévision. » Le choix de M’entends-tu ? s’est donc imposé de lui-même, insiste-t-il, en précisant tout de même que le projet lui donne un peu le vertige. « On espère que ce sera bien reçu, c’est certain ! Mais en même temps, vous savez, c’est notre rôle, comme diffuseur public, de bousculer un peu le public, de lui montrer plus que juste ce qu’il aurait envie de voir. »
 

M’entends-tu?

En primeur, du 15 décembre 2018 au 6 janvier 2019 sur telequebec.tv, et à Télé-Québec à compter du mercredi 16 janvier, 22 h