«House of Cards», le féminisme et le pouvoir selon Simone de Beauvoir

Même si Claire Underwood dirige désormais les États-Unis, elle se heurte constamment aux blocages des hommes.
Photo: Netflix Même si Claire Underwood dirige désormais les États-Unis, elle se heurte constamment aux blocages des hommes.

Le Devoir poursuit sa série intermittente analysant une production télévisuelle d’un point de vue philosophique. Cette fois, c’est le tour de la saison 6 de House of Cards, série de Netflix.

Une scène du troisième épisode de la nouvelle saison de la fiction politique House of Cards, bientôt sur un Netflix près de chez vous, se passe dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche. Claire Underwood (Robin Wright) est maintenant « Madame la Présidente » (elle n’aime pas cette appellation fémininement contrôlée). Elle l’est devenue à la suite du décès subit de son mari, Francis Underwood, qui en avait fait sa « veep », sa vice-présidente, ceci menant à cela, en cette vieille république.

La présidente y reçoit deux autres femmes quinquagénaires, des amies d’enfance. Elles se saluent par leurs prénoms. Il y a Jane Davis (Patricia Clarkson), conseillère aux affaires étrangères que Claire a embauchée, et Annette Shepherds (Diane Lane), membre de la surpuissante famille qui tire les ficelles en coulisses, comme les frères Koch dans la vraie vie. Annette fait remarquer que « les noms de famille peuvent être pesants », soulignant à Claire, née Hale, qu’elle a conservé celui de feu son mari.

La visiteuse enchaîne en complimentant la « touche féminine » apportée à l’aménagement du Bureau ovale. Jane demande alors : « Qu’est-ce qu’une femme ? », et Mme Shepherds reconnaît la fameuse question de Simone de Beauvoir.

« Exactement, tirée du Deuxième sexe. Tu te rappelles ce cours, Annette ? » demande la première présidente des États-Unis. Les trois femmes blanches, hyperprivilégiées, maintenant aux commandes du monde, pour ainsi dire, ont donc fréquenté la même école réservée à la plus haute classe. « Comme c’était étrange pour des adolescentes de se faire enseigner le féminisme en français par un homme. »

Annette Shepherds confie alors qu’elle avait détesté ce livre. Jane dit que, si l’essai était « trop long, en effet », il faut « bien avouer que Simone de Beauvoir avait raison sur tout ». Et elle quitte le centre du pouvoir pour bien savourer l’effet de son jugement tranché.

#MoiAussi

Voilà donc une série sur le pouvoir politique, jusqu’ici cynique à souhait, pour ainsi dire placée sous la figure tutélaire de Machiavel, soudainement transformée en concentré pur sucre de réflexions sur la place des femmes, sur le pouvoir des femmes, avec la plus grande philosophe féministe en référence directe. Ce virage s’explique par les mutations forcées de la production par le mouvement #MoiAussi de dénonciation des agressions sexuelles en général et de celles de Kevin Spacey en particulier.

La carrière de ce comédien hors pair s’est écroulée comme un château de cartes quand un autre comédien l’a accusé de lui avoir fait des « avances sexuelles » alors qu’il n’avait que 14 ans et que Spacey en avait le double. Une quinzaine d’autres victimes ont dénoncé ses abus, et la star oscarisée a vite été bannie des plateaux, y compris celui de House of Cards. On ne voit plus que ses mains dans un cercueil puisque, dès les premières minutes de la nouvelle mouture, il est expliqué que le président Underwood est mort dans son sommeil.

La production ne pouvait évidemment pas continuer comme si de rien n’était. Le filon consistant à transformer Claire Underwood en présidente semblait la seule option acceptable pour pouvoir faire de l’ultime saison une grande réflexion sur l’Amérique au temps de #MoiAussi.

Femmes et pouvoir

Le problème de la subordination individuelle et collective du « deuxième sexe » traverse les pensées féministes. Selon une synthèse sur le sujet de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, il existe trois manières féministes de repenser le pouvoir, soit comme une ressource à (re)distribuer, soit comme une forme de domination, soit comme une voie de l’émancipation (empowerment).

Dans le célèbre essai cité par le trio fictif, Simone de Beauvoir développe une interprétation phénoménologique du pouvoir conçu comme domination. Elle montre comment la femme est perçue en être inessentiel dont l’existence dépend de la reconnaissance que lui accorde l’homme. Elle devient l’Autre qui ne se définit pas elle-même, qui est toujours ramenée à ses rapports au sujet masculin.

Beauvoir note que cette position de condamnée à l’immanence s’explique par des conditions sociales. On ne naît pas femme, dit la célèbre formule, on le devient. Et on devient finalement « la femme de ».

Claire Hale

La dernière saison de House of Cards introduit des va-et-vient entre le présent de la présidente et sa jeunesse pour nous expliquer comment elle est devenue cette femme-là et ce que les hommes puissants lui ont toujours fait subir. On la voit par exemple au début de l’adolescence alors qu’un groupe de jeunes garçons la force à se déshabiller dans un sous-bois. Elle se venge en éborgnant l’un d’entre eux. Oeil pour oeil…

Sa mère la dispute ensuite en lui disant qu’il faudra bien qu’elle apprenne que « les jolies filles ont des responsabilités rattachées à leur beauté ». Ce que l’esthétique très Vanity Fair de toute cette série semble d’ailleurs incarner.

Dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir dit bien que les femmes sont en partie responsables de leur assujettissement quand elles l’acceptent au lieu de confronter les angoisses de l’existence réelle et autonome. Dans une autre scène fondatrice de la première heure, la présidente illustre cette conception du pouvoir comme force émancipatrice.

Elle entre dans l’ancienne chambre de son mari, y trouve un petit oiseau et le libère à l’extérieur de la Maison-Blanche. Elle reprend pour elle-même l’habitude des apartés, signature narrative de cette production. Elle rappelle que son Francis divisait les gens de son entourage entre « les utiles » et « les inutiles ».

Claire Underwood dit en brisant le quatrième mur qu’elle rejette cette idée, que pour elle, désormais, ne subsiste plus que la peine — peut-être celle de sa propre prise de conscience malheureuse ? La présidente ajoute qu’à partir de maintenant, elle ne dira plus que la vérité.

Présidente Underwood

La saison semble laisser entendre que, jusqu’ici, Claire Underwood n’était que le jouet de son très vilain mari, une autre « femme de », définie par son mauvais homme. Il y a du vrai là-dedans. Seulement, c’est faire peu de cas de ses propres fautes pendant toutes ces années, quand elle liait son destin et sa fortune familiale à ce véreux personnage, acceptant tout de lui, y compris les mensonges, les manipulations et même les meurtres.

Dans une autre scène un peu didactique et surlignée, Claire Hale-Underwooddéclare à un aspirant afro-américain à la Cour suprême que l’ère de la domination des vieux hommes blancs s’achève. Des féministes d’une vague plus récente, héritières de Mme de Beauvoir, pourront plutôt faire remarquer à quel point cette femme, née une cuillère d’argent dans la bouche, comme disent les Américains, incarne elle-même une forme de domination, celle des grandes bourgeoises blanches, comme ses deux amies du collège. Mais bon, passons.

Maintenant au pouvoir, cette grande dame théoriquement surpuissante réalise que tout le système perpétue plutôt sa mise en minorité. Elle cherche à redistribuer le pouvoir à des femmes autour d’elle. Elle veut l’utiliser comme voie d’émancipation pour elle-même et pour d’autres. Au total, elle se heurte constamment aux blocages des hommes puissants qui tiennent encore et toujours les manettes.

Dans une scène humiliante, elle signe une loi que lui imposent les oligarques du pays tandis que le chef de la famille Shepherds lui tient carrément la main pour manier le stylo. Le nouveau vice-président ne semble aussi en poste que pour transmettre les ordres des lobbys et la forcer à rentrer dans le rang.

La série s’ouvre sur un adjoint qui lui fait la lecture des insultes et menaces reçues en 24 heures. On la traite de tous les noms misogynes, on la menace des pires tortures. On tente bien sûr de l’assassiner. On ne naît pas présidente, on tente de le devenir, et de le demeurer…

House of Cards

Netflix, dès le 2 novembre