Décrypter les trolls

Dans Troller les trolls, Pénélope McQuade ne se contente pas de parler à des experts ou à des victimes. Celle qui mène le documentaire va aussi parler à de vrais trolls.
Photo: Esperamos Films Dans Troller les trolls, Pénélope McQuade ne se contente pas de parler à des experts ou à des victimes. Celle qui mène le documentaire va aussi parler à de vrais trolls.

Les trolls, ces internautes toxiques qui dépassent bien souvent les bornes — et transgressent même les lois —, prolifèrent sur les multiples réseaux sociaux qui pavent la vie numérique de millions de Québécois. L’animatrice Pénélope McQuade et le réalisateur Hugo Latulippe se sont penchés sur ce phénomène inquiétant et bien d’actualité dans le documentaire Troller les trolls, qui prendra les ondes mercredi soir à Télé-Québec.

« Les gens ne se cachent plus », y lance rapidement le chroniqueur à La Presse Patrick Lagacé. Le verdict, pourtant si évident si l’on se promène un tant soit peu sur les réseaux sociaux, tombe comme une tonne de brique. Les masques de jadis ne sont même plus de mise.

Au bout du fil, Hugo Latulippe raconte que c’est justement pour ça que Troller les trolls affiche de vrais noms, fait parler de vraies personnes. « C’est le reflet de ce que c’est devenu. Avant, c’était assez anonyme, les gens se cachaient derrière des avatars, mais de plus en plus, les gens s’assument complètement. » Les attaques sont frontales, à découvert. Et souvent virulentes, comme en témoignent de nombreux messages montrés dans le documentaire.

« Au-delà de ce que les nouvelles technologies nous ont apporté, comme les chambres d’écho, par exemple, le sujet que j’ai découvert, c’est le racisme, la misogynie organisée, certains mouvements assez radicaux qui sont en dessous de la couche, sous le vernis de ce qu’on entend tous les jours, lance Latulippe. Dans leurs chambres d’écho, les super-racistes s’organisent concrètement au Québec. »

Dans Troller les trolls, Pénélope McQuade ne se contente pas de parler à des experts ou à des victimes — plusieurs apparaissent tout de même, de Gabriel Nadeau-Dubois à Dalila Awada en passant par Judith Lussier. Celle qui mène le documentaire va aussi parler à de vrais trolls. Certains regrettent leurs propos, d’autres les assument complètement, devant le regard ébahi de McQuade.

« C’est ça, le travail du documentaire, souligne le réalisateur. C’est d’aller aux gens et d’entendre ce qui, dans leurs propos quotidiens, est terrible, ce qui est le début d’un glissement. Mais ces gens ne sont pas des monstres et peuvent être mon monocle, ma matante, mon grand-père, ma grand-mère. Et je me garde de les juger ; c’est souvent ce qu’on entend à Noël, dans les familles. A priori, c’est inoffensif, mais quand ça s’organise, il faut s’inquiéter. Il faut prendre à la racine ce genre de propos et se dire en société où est le problème. »

Visuellement, Troller les trolls épouse le sujet avec une facture bleutée et plusieurs ajouts d’images et de sons. « L’environnement en général est saturé pour les sens, parce que c’est un peu ça, le sujet : on est bombardés dans tous les sens », illustre Hugo Latulippe.

La production a été faite avec « un budget de 2018 », c’est-à-dire plutôt mince. Mais Latulippe et le responsable des images, Jérémie Battaglia, ont pris quelques moyens simples pour enrichir l’image, comme l’utilisation de miroirs, qui sont habilement placés dans les plans de caméra.

« On s’est dit, au fond, qu’on travaillait sur un sujet où les gens ne se présentent pas sur leur vrai jour, ou se présentent sous le jour qu’ils veulent bien montrer. Donc on se retrouve avec des reflets de nous différents, même qu’en changeant de plateforme, on change un peu d’identité. Tout le film est tourné avec des réflexions, avec des transparences, il y a souvent quelque chose, un filtre, entre Pénélope et nous, entre les gens et nous. On voulait jouer avec ça. On avait l’impression qu’on ne voit jamais exactement ce qui se présente devant nous. »

Alors que les corps policiers se sont jusqu’à récemment montrés très discrets ou plutôt tolérants devant les propos en ligne des trolls, il semble que la donne soit en train de changer, explique Hugo Latulippe, rappelant l’accusation d’Alexandre Chebeir, qui a été condamné à quatre mois de prison pour avoir utilisé le mot-clic #JeSuisLépine, en référence au tueur de Polytechnique.

Troller les trolls observe et documente plus qu’il soumet des solutions, avoue le réalisateur. « Mais on dit qu’il y a un questionnement d’État à avoir, parce que le contexte est nouveau. »

Reste que l’oeuvre amène une réflexion certaine sur les conséquences de toutes les plateformes numériques qui s’ancrent dans nos vies. « Pénélope l’a dit un moment donné, au fond, on appelle ça “réseaux sociaux”, mais paradoxalement ça fait tout pour nous éloigner. »

Troller les trolls

Avec Pénélope McQuade. Réalisé par Hugo Latulippe. À Télé-Québec le mercredi 3 octobre à 20 h. En reprise le jeudi 4 octobre à 14 h et à 23 h.