«Kidding»: le clown est triste

Jeff, alias Mr. Pickles (Jim Carrey), désire aborder des sujets plus sérieux avec ses jeunes téléspectateurs, tandis que Deirdre (Catherine Keener), responsable de ses décors, préférerait le contraire.
Photo: Showtime Jeff, alias Mr. Pickles (Jim Carrey), désire aborder des sujets plus sérieux avec ses jeunes téléspectateurs, tandis que Deirdre (Catherine Keener), responsable de ses décors, préférerait le contraire.

Hormis quelques apparitions dans les talk-shows de fin de soirée, Jim Carrey s’est fait plutôt rare au petit écran depuis In Living Color, série à sketchs des frères Wayans, au début des années 1990.

Il est vrai que la carrière cinématographique de ce natif de Newmarket, en Ontario, l’a propulsé au rang de superstar grâce à des comédies telles Ace Ventura, l’appel de la nature, Le masque et La cloche et l’idiot, où il pouvait mettre à profit son faciès élastique, ses grimaces à faire pâlir d’envie Jerry Lewis, son large registre vocal et son jeu physique. Génie comique pour les uns, insupportable cabotin pour les autres, Jim Carrey ne laissait personne indifférent.

S’il a été boudé par une partie de la critique qui prisait peu ses pitreries tour à tour puériles, inoffensives et vulgaires, celle-ci fut confondue lorsque Jim Carrey apporta plus de profondeur à son jeu en tournant sous la direction de réalisateurs jugés par elle plus sérieux. Ainsi, on le vit chez Peter Weir dans le rôle d’un homme ignorant que sa vie est une téléréalité (Le show Truman) et chez Milos Forman dans la peau de l’inclassable Andy Kaufman (L’homme de la Lune). Ces deux rôles lui permirent de mettre la main sur deux Golden Globes.

En 2004, Jim Carrey franchit une autre étape de sa prolifique carrière en jouant l’amoureux éconduit de Kate Winslet dans le brillant film de science-fiction de Michel Gondry Du soleil plein la tête.Sous la direction de l’inventif cinéaste français, l’acteur canadien élargit une fois de plus le spectre de son jeu et prouve hors de tout doute que, derrière le clown flamboyant, se cache un réel acteur dramatique.

Quatorze ans plus tard, au cours desquels le comédien enchaîne succès et navets au cinéma, le voilà de retour au petit écran dans un rôle taillé sur mesure pour lui, celui d’un acteur prisonnier de son image depuis plus de vingt ans. Mieux encore, c’est Michel Gondry qui réalise les dix épisodes de Kidding, comédie dramatique créée par Dave Holsein (l’un des coscénaristes de la série Weeds). Et une fois de plus, la magie opère.

Quand la mort frappe

À la manière de Mr. Rogers, Jeff, alias Mr. Pickles (Jim Carrey), incarne pour les petits Américains une figure rassurante du petit écran, un père de substitution, un grand frère ou un ami bienveillant. Dans la réalité, Jeff est à la solde d’une entreprise familiale très lucrative que dirige son père Sebastian (Frank Langella), qui n’a pas son pareil pour créer des produits dérivés à l’effigie de Mr. Pickles.

Jeff en a marre de chanter des comptines naïves en s’accompagnant au ukulélé. Il aimerait partager davantage ses états d’âme avec ses jeunes spectateurs. Il voudrait notamment leur parler de la mort et leur faire comprendre pourquoi son regard est si triste. Mais Sebastian, de même que sa soeur Deirdre (Catherine Keener), qui confectionne les décors et marionnettes de son émission quotidienne, ne souhaitent pas que Jeff raconte tous les drames qui s’accumulent dans sa vie.

Peu de temps auparavant, Jeff et Jill (Judy Greer), qui l’a quitté depuis, ont perdu un de leurs fils jumeaux dans un accident de voiture. Las du comportement erratique de son père, Will (Cole Allen) préfère rester chez sa mère, qui a gardé la maison familiale, plutôt que chez son père, qui s’entête à vivre dans un appartement miteux, malgré sa fortune colossale, dans l’espoir de revenir auprès de sa femme et de son fils.

Défiant l’autorité de Sebastian, Jeff tourne un épisode où il aborde le deuil. Toutefois, Sebastian décide de diffuser plutôt une reprise. Dès lors, l’acteur à la chevelure en balai adopte un comportement de plus en plus éloigné de son alter ego asexué qu’il demeure pour des générations d’Américains qui ont grandi avec lui, au grand dam de toute sa famille qui craint que l’empire Pickles s’effondre.

La magie de Gondry

Outre le jeu de Jim Carrey, dont le regard traduit parfaitement le désarroi de son personnage, les situations cocasses et l’humour décalé de Kidding, ce qui contribue beaucoup au charme de cette série, c’est la griffe de Michel Gondry. Dès le générique animé, semblable à un bricolage d’enfant doué, on retrouve l’esprit ludique du cinéaste qui crée des merveilles à partir de rien. Dans chaque détail du décor de Mr. Pickles, dans les traits singuliers des marionnettes qui l’entourent, dans les effets spéciaux rudimentaires de son émission — lesquels seront à l’origine d’un nouveau drame dans la vie de Jeff —, il y a l’inventivité, la douce folie et la poésie de Gondry.

Porté par le talent de Jim Carrey, dont le personnage pourrait être un lointain cousin de celui qu’il incarnait dans Du soleil plein la tête, Kidding évoque l’imagination débordante de certaines réalisations de Michel Gondry, telles Vidéo sur demande, La science des rêves et L’écume des jours. En somme, Kidding s’avère le parfait terrain de jeu pour Carrey et Gondry, qui semblent s’y amuser comme des gamins sans surveillance.

Kidding

Showtime et Crave TV, dimanche, 22 h