Sexe, drogue et application mobile

L’approche préconisée par Blackpills n’est pas de simplement diffuser du contenu sur le téléphone, mais de le produire expressément pour le public cible et pour le support en question. Ce qui veut entre autres dire que les émissions proposées adoptent des angles, des formats, des sujets et un langage qui ne sont pas ceux des 7 à 77 ans. C’est très sexe, drogue et technologie.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir L’approche préconisée par Blackpills n’est pas de simplement diffuser du contenu sur le téléphone, mais de le produire expressément pour le public cible et pour le support en question. Ce qui veut entre autres dire que les émissions proposées adoptent des angles, des formats, des sujets et un langage qui ne sont pas ceux des 7 à 77 ans. C’est très sexe, drogue et technologie.

De la télé à petite dose, adaptée aux goûts des jeunes adultes et à gober sur son téléphone : voilà le pari qu’a fait il y a un peu plus d’un an l’entreprise Blackpills. L’application gratuite, née en France mais destinée à l’Europe et au territoire nord-américain, compte aujourd’hui 2,5 millions d’utilisateurs et a déjà commencé à tabler sur du contenu destiné aux Québécois et aux Canadiens.

« Ce qui nous intéresse, c’est de faire de la télé pour nos enfants, de la télé qu’ils vont regarder », lance au téléphone le cofondateur de Blackpills Patrick Holzman, un ancien du diffuseur Canal + et fondateur du site AlloCiné.

On est passé [...] d’un visionnement de living-room à une consommation sur petit écran, sur écran mobile

Avec ses partenaires Daniel Marhely, cofondateur de la plateforme musicale Deezer, et Xavier Niel, le fondateur de Free, un gros joueur de l’Internet, Holzman s’est donc lancé dans ce Netflix du mobile avec de grandes ambitions. Dès le départ, en mai 2017, l’entreprise était « non pas une compagnie française ou européenne, mais une compagnie internationale, capable d’engager et de s’adresser à de jeunes adultes partout dans le monde », raconte Holzman.

Ce qui voulait dire de contrôler « toute la chaîne des droits, sur l’ensemble des territoires », et non pas avancer à tâtons pour d’éventuelles expansions. « Ça a un prix, admet Patrick Holzman, ça nécessite de gros moyens pour un déploiement rapide à l’international. »

Le marché

Le filon pourrait néanmoins être payant. Les fondateurs de Blackpills voyaient évoluer depuis quelque temps le marché de la télévision et celui de la téléphonie mobile, dont les destins se nouent de plus en plus.

« Il y a une question d’usage, observe Holzman. On est passé à une consommation beaucoup plus individuelle, d’un visionnement de living-room à une consommation sur petit écran, sur écran mobile. »

Les pourcentages des jeunes abandonnant la télévision traditionnelle varient selon les endroits dans le monde, mais la chute est bien réelle. Par exemple, des chiffres de Numeris montrent qu’au Québec francophone, le nombre d’heures hebdomadaires passées devant la télévision a décliné de 22 % chez les 18-34 ans entre 2007 et 2017.

Le défi de rejoindre les jeunes

La cible de Blackpills est encore plus nichée. L’entreprise veut plus précisément s’adresser aux 18-25 ans, pour qui l’utilisation du téléphone est une seconde nature. Mais c’est une génération déjà très stimulée. « C’est une cible difficile, qui est la plus sollicitée aujourd’hui entre la télé, le mobile et les réseaux sociaux, résume Patrick Holzman. Il faut être capable d’obtenir, de gagner du temps disponible de ces jeunes, tous les jours. »

Illustration: Blackpills «Vermin» est une série animée pour jeunes adultes racontant l’histoire d’une mante religieuse mâle qui part en ville pour devenir policier alors que «The Show» est une série qui propose de voir l’envers du décor d’un GAFA.

L’approche préconisée par Blackpills n’est pas de simplement diffuser du contenu sur le téléphone, mais de le produire expressément pour le public cible et pour le support en question. Ce qui veut entre autres dire que les émissions proposées adoptent des angles, des formats, des sujets et un langage qui ne sont pas ceux des 7 à 77 ans. C’est très sexe, drogue et technologie.

Blackpills offre par exemple des séries animées drôles mais corrosives, comme Vermin, des séries de fiction inspirées de la réalité, comme The Show — bonjour la comparaison avec Google ! —, des discussions très décontractées sur le sport ou même du documentaire, comme la récente émission New Gen, qui se penchera à coup, de doublés d’épisodes de moins de dix minutes sur la réalité de différents groupes de jeunes. Le tout est offert en français, en anglais et en espagnol, avec des options de sous-titrages encore plus nombreuses.

Vérité et conséquence

« Blackpills, c’est à mi-chemin entre les enjeux qu’on retrouve sur les réseaux sociaux, les sujets de conversation — ce qu’on appelle la conversation culturelle — et un mode de production de haute qualité », résume Patrick Holzman.

L’entreprise met désormais l’accent sur la production interne et a créé deux studios, un pour l’animation et l’autre pour les séries, à Los Angeles. Mais M. Holzman précise que la haute qualité dont il parle ne rime pas avec mégaproduction à la Game of Thrones. « Ce qui intéresse surtout les jeunes, c’est d’avoir une qualité de production qui se rapproche le plus possible de la vérité. Et pas nécessairement les effets spéciaux ou les maquillages, les décors. Quand je parle de qualité de production, je parle de qualité d’écriture, je parle du jeu des acteurs, de multiplier les caméras pour les immerger dans cette réalité. »

Au Québec, Blackpills reste méconnu, mais l’entreprise juge que c’est « un marché extrêmement dynamique au Canada », et elle a commencé à « nouer des relations avec des talents, des boîtes de production ». Est-elle au courant de l’union des plateformes de vidéos sur demande au Québec sous l’égide de Tou.tv ? « On a aussi entamé des discussions avec des diffuseurs et des partenaires, normalement tout ça est en train de se faire. » Holzman évoque 2019 pour la concrétisation de ces projets. À noter que le Game of Death, de Sébastien Landry et Laurence Morais-Lagacé, est déjà sur Blackpills.

Patrick Holzman estime que le fait de produire de la télévision pour le téléphone permettra à son entreprise d’être pertinente à une époque où l’interactivité entre l’utilisateur et les émissions prend de plus en plus de place. « Et on veut rendre les jeunes moins passifs par rapport à ce qu’ils écoutent, on veut les faire se questionner, interagir avec les images et les sujets qu’on souhaite développer autour de leur univers. »

Gratuite et payante à la fois

L’application Blackpills est gratuite depuis son lancement en mai 2017, mais l’entreprise a annoncé qu’elle testera bientôt l’ajout d’un accès payant, mais à petit prix, à la manière des plateformes de musique comme Spotify. Blackpills n’est pas encore rentable, admet son cofondateur Patrick Holzman, mais l’objectif est d’arriver à l’équilibre financier en trois ans, soit en 2020. « C’est une course au public, dit-il. Plus le nombre d’utilisateurs et d’abonnés est grand, plus le modèle se rentabilise, et plus le nombre de productions peut augmenter. »

En ce moment, environ 40 % des personnes inscrites viennent des États-Unis, du Canada et du Mexique.

Si le support privilégié de Blackpills est le téléphone, le service est aussi disponible sur d’autres interfaces, dont le téléviseur, par différents outils de vidéo sur demande. Alors, la question geek : est-ce qu’on filme à l’horizontale ou à la verticale ? « La question se pose ! dit Patrick Holzman. En général, on essaie de plus en plus de tourner dans un seul format, et de pouvoir produire, éditer dans les deux formats par la suite. »