«La servante écarlate»: voir rouge

À l’instar du roman de Margaret Atwood, la série devrait être perçue comme un appel à la vigilance, une mise en garde contre une éventuelle perte des acquis que les femmes ont obtenus au fil du temps. 
Photo: Bravo / Hulu À l’instar du roman de Margaret Atwood, la série devrait être perçue comme un appel à la vigilance, une mise en garde contre une éventuelle perte des acquis que les femmes ont obtenus au fil du temps. 

Est-ce que vous êtes de ces spectateurs que l’épisode final de la deuxième saison de La servante écarlate a mis en colère ? Admettez que, même si vous comprenez le choix déchirant qu’a fait June (Elisabeth Moss), vous auriez préféré qu’elle prenne une autre décision. Avouez aussi qu’après cette saison, étirée sur treize épisodes, soit trois de plus que la précédente, et marquée par quelques baisses de régime, vous vous attendiez à une conclusion plus excitante.

Pourtant, les dernières scènes de la saison apportaient un certain baume au coeur. N’était-ce pas réjouissant de voir l’élan de solidarité féminine manifesté par Rita (Amanda Brugel) et les autres Martha ? De découvrir qu’il y a encore des hommes bons dans ce royaume pourri qu’est Gilead ? Après deux saisons à encaisser la misogynie qui règne dans l’univers patriarcal et théocratique créé par Margaret Atwood, de même que la violence, tant physique et psychologique, infligée aux personnages féminins, la noblesse des gestes faits par de discrets personnages laisse entrevoir un tant soit peu d’espoir.


Quoi retenir de la deuxième saison de La servante écarlate ?
 

Le cas Serena

Si les servantes sont privées de leur nom, de leur identité et de leur dignité à Gilead, peu importe son rang, son âge ou son sexe, chacun y est réduit à sa fonction, condamné à obéir aveuglément aux préceptes de la Bible. Plus que dans la première saison, des personnages se sont révoltés contre leur condition ou l’ont remise en question.

C’est ainsi que Serena Joy (Yvonne Strahovski) s’est quelque peu humanisée au fil des épisodes, ce qui ne l’a toutefois pas empêchée de forcer son mari, le commandant Waterford (Ralph Fiennes), à commettre un geste ignoble à l’endroit de June. De fait, cette Lady Macbeth — qui a littéralement du sang sur les mains ! —, principale architecte de Gilead, a osé affronter les Fils de Jacob afin que sa fille et ses soeurs aient droit à la même éducation que leurs frères et pour, du coup, leur éviter un sort semblable à celui de l’innocente Eden (Sydney Sweeney).

C’est grâce à cette oie blanche de 15 ans, mariée de force à Nick (Max Minghella), que Serena Joy a enfin ouvert les yeux sur l’injustice et la terreur qui sont le lot des plus démunis. Outre le fait de contribuer aux ressorts dramatiques, la choquante condition d’Eden renvoie à de dures réalités : le trafic humain dont sont victimes 1,2 million d’enfants et les 12 millions de filles mariées de force à travers le monde en 2018, d’après l’UNICEF.

Passé pas si lointain et présent révoltant

À l’instar du roman dystopique de Margaret Atwood, paru en 1985, la série devrait être perçue comme un appel à la vigilance, une mise en garde contre une éventuelle perte des acquis que les femmes ont obtenus, non sans difficulté, au fil du temps. Comme l’indique la romancière dans la préface de la réédition de La servante écarlate, au moment d’écrire le roman, en 1984, elle était à Berlin, cernée par les vestiges d’un régime totalitaire.

Bien qu’elle se soit inspirée de la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, période et région les plus puritaines de l’histoire des États-Unis et qui paradoxalement ont donné lieu à la création de l’Université Harvard, alma mater de la romancière, ce qui saisit, dans le roman et dans la série, c’est qu’Atwood y décrit non seulement un passé qui paraît lointain, mais des conditions encore bien réelles dans certains pays.

Photo: Bell Media / George Kraychyk Hulu Réduites au silence, bafouées dans leur volonté, humiliées dans leur chair, les femmes, fictives et réelles, n’ont pas pour autant perdu leur combativité.

Soutenant la légalisation de l’avortement en Argentine, la romancière affirmait lundi, dans le quotidien argentin Uno Santa Fe, qu’interdire ce droit aux femmes est une manière de les tenir en esclavage. Vous croyez que le mot est fort ? Pas quand on pense qu’à l’instar des femmes de Gilead, des épouses aux servantes, en passant par les Martha et les tantes, 40 millions de personnes, plus de la moitié étant des femmes, sont victimes d’esclavage aux quatre coins monde en 2016, selon l’ONU. Si le viol rituel que subissent chaque mois les servantes, emprunté à la Genèse, où l’infertile Rachel offre sa servante Bilha à son mari Jacob, provoque la colère, comment ne pas avoir envie de se révolter en sachant que l’esclavage sexuel existe toujours et que 99 % de ses victimes sont des femmes ?

Une femme en colère

Certes, l’imagerie inspirée de l’iconographie chrétienne de la série ramène à l’esprit la force de la droite catholique et l’enseignement du créationnisme dans l’Amérique de Trump, mais il ne faut pas oublier qu’ailleurs l’ignorance empêche de remettre en question la religion et les croyances ancestrales. Ainsi, l’excision du clitoris que subit Oflglen/Emily (Alexis Bledel) dans la première saison nous confronte au fait que cette tradition barbare se perpétue, notamment en Égypte, en Éthiopie et en Indonésie — en 2016, l’UNICEF révélait que 200 millions de femmes dans 30 pays du monde ont subi une mutilation sexuelle.

Inspirées des uniformes des religieuses, les longues robes amples des servantes, leur coiffe portée en privé pour couvrir leurs cheveux et les cornettes dont elles s’affublent en public pour cacher leur visage sont proches parentes de la burqa, voire du tchadri. Réduites au silence, bafouées dans leur volonté, humiliées dans leur chair, les femmes, fictives et réelles, n’en ont pas moins perdu leur combativité.

Le dernier plan du dernier épisode dévoile l’angélique visage d’Elisabeth Moss déformé par la colère. Tandis qu’elle remet sa capuche, la détermination se lit dans son regard liquide. Or, n’est-ce pas la colère mondiale des femmes qui a provoqué l’automne dernier le mouvement #MeToo ? Si l’on sait peu de choses sur la troisième saison de La servante écarlate, on peut d’ores et déjà présumer que des têtes vont rouler à Gilead.