«Sharp Objects»: la mémoire dans la peau

Le réalisateur Jean-Marc Vallée est en postproduction de la série «Sharp Objects» à Montréal pour les trois prochaines semaines.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le réalisateur Jean-Marc Vallée est en postproduction de la série «Sharp Objects» à Montréal pour les trois prochaines semaines.

Le cinéaste Jean-Marc Vallée et le directeur photo Yves Bélanger se sont connus au début des années 1990. À l’époque, ils tournent ensemble plusieurs messages publicitaires. Pour l’un d’eux, filmé avec de nouvelles caméras numériques, ils tentent une expérience. « On n’avait pas éclairé ; on a trouvé ça un petit peu rough, mais beau et libérateur », se souvient Yves Bélanger, joint à Atlanta où il tourne The Mule, de Clint Eastwood. Ni Bélanger ni Vallée ne se doutent que ce tournage en lumière naturelle leur sera plus tard salvateur.

N’ayant pu être de l’aventure de C.R.A.Z.Y. ni de Café de Flore, Bélanger est encouragé par Xavier Dolan, avec qui il vient de tourner Laurence Anyways et prépare Tom à la ferme, d’aller tourner avec Jean-Marc Vallée son premier film aux États-Unis. Or, le budget est dérisoire et le temps de tournage, restreint.

« Jean-Marc m’avait dit que le seul moyen qu’on puisse le faire en 22 jours, c’était “sans éclairage, sans dolly, sans équipe, juste une caméra, ton épaule et trois lentilles”. J’ai réfléchi cinq minutes », confie celui qui sera cadreur aux côtés du directeur photo André Turpin sur le plateau de Matt et Max de Dolan.
 

Le film en question, c’était Dallas Buyers Club, lequel a remporté trois Oscar. Ont suivi Wild, nommé pour deux Oscar, Demolition et la série Big Little Lies, lauréate de quatre Golden Globes et de cinq prix Emmy. Devant un tel succès, il était tout naturel que Jean-Marc Vallée collabore de nouveau avec Yves Bélanger pour Sharp Objects ; ce dernier, ne pouvant être présent que 55 jours sur les 100 jours de tournage, cosigne la photo des huit épisodes avec Ronald Plante. « On était un peu comme Lennon-McCartney ! » lance le directeur photo.

Regarder Sharp Objects ou pas? La réponse de Manon Dumais.

 


Sombre univers

Alors qu’ils préparaient un biopic sur Janis Joplin, projet avorté depuis, Amy Adams a invité Jean-Marc Vallée à réaliser Sharp Objects, d’après le roman de Gillian Flynn (Gone Girl et Dark Places). Campé dans la moiteur du Missouri, Sharp Objects met en scène Camille Preaker (Adams), journaliste de Saint Louis au passé trouble qui retourne dans son patelin natal de Wind Gap (ville fictive) afin d’enquêter sur le meurtre de deux adolescentes. Sur place, elle renoue avec sa mère (Patricia Clarkson) et sa demi-soeur (Eliza Scanlen).

« Je n’avais jamais rien lu de pareil ! Ce qui est étonnant, c’est que la plus grande qualité du roman, le monologue intérieur du personnage, ne se retrouve pas dans la série. Quand j’ai lu le premier scénario, ça a été un choc, mais Gillian, qui a écrit le scénario avec Marti Noxon, était à l’aise avec ça », raconte Jean-Marc Vallée, en postproduction de la série à Montréal pour les trois prochaines semaines.

Photo: HBO Canada Campé dans la moiteur du Missouri, «Sharp Objects» met en scène Camille Preaker (Adams), journaliste de Saint Louis au passé trouble qui retourne dans son patelin natal de Wind Gap (ville fictive) afin d’enquêter sur le meurtre de deux adolescentes.

« Il fallait que je trouve quelque chose d’aussi fort que le monologue intérieur, poursuit le réalisateur. Je voyais déjà les critiques : la série n’est pas aussi bonne que le roman ! J’étais obsédé par le monologue intérieur de Camille, par sa façon de parler d’elle, de sa sexualité, de ses blessures, de ses démons. La deuxième qualité du roman, c’est l’obsession des mots de Camille. »

Comme on l’apprend assez tôt, Camille s’automutile. Au fil de la série, on découvre les mots qu’elle a gravés dans sa peau. « Comment faire passer cette obsession des mots ? Comment faire passer qu’elle ressent le mot sacred [sacré] sur sa cuisse ? En plein milieu du tournage, j’ai eu l’idée d’intégrer les 74 mots du roman. Au montage, avec la magie des effets spéciaux, de Marc Côté et de son équipe, je les ai intégrés afin d’illustrer la réalité de Camille. C’est parfois quasi subliminal », explique Vallée, qui dévoile que chaque épisode comporte quelque 200 effets spéciaux.

Photo: HBO Canada Campé dans la moiteur du Missouri, Sharp Objects met en scène Camille Preaker (Amy Adams), journaliste de Saint Louis au passé trouble, qui retourne dans son patelin natal. Sur place, elle renoue avec sa mère (Patricia Clarkson) et sa demi-sœur (Eliza Scanlen).

Afin de traduire la noirceur du roman de Gillian Flynn, la commande pour Yves Bélanger était d’aller plus loin que ce qu’il avait fait dans Big Little Lies : « Jean-Marc m’a dit qu’il fallait qu’on sous-expose, qu’on ne voit presque pas le visage dans certains plans. Pour Patricia, on a décidé qu’elle n’était jamais dans la lumière ; elle se cache tout le temps entre deux lampes. Pour les scènes d’extérieur de jour, on lui a mis un chapeau. On est tout le temps du point de vue d’Amy. Il n’y avait pas de marques, pas de positions. Chaque plan était son terrain de jeu, elle pouvait se déplacer où elle voulait. »

Bien que l’action soit campée au Missouri, c’est en Californie et en Géorgie que Sharp Objects a été tournée. « Quand on a trouvé la ville [Barnesville, près d’Atlanta] en se promenant d’un lieu à l’autre, j’ai flashé sur le wagon rouge. J’ai voulu l’utiliser ; le rouge symbolise la violence, la passion. J’ai eu l’idée d’y mettre les fantômes des petites filles. J’ai parfois des idées intuitives pas tout à fait campées de façon intellectuelle. Au montage, je les oublie ou je les laisse », reconnaît Jean-Marc Vallée.

Suivant l’idée de Gillian Flynn et de Marti Noxon, Jean-Marc Vallée fait cohabiter le passé et le présent. Souvent sous l’emprise de la vodka, Camille semble évoluer dans un entre-deux-mondes d’où se dégage une certaine moiteur.

Il fallait que je trouve quelque chose d’aussi fort que le monologue intérieur. Je voyais déjà les critiques : la série n’est pas aussi bonne que le roman !

« Comme on tourne en éclairage naturel, on a respecté la lumière humide d’Atlanta. Il y a des choses instinctives et conceptuelles. Des fois, Jean-Marc voit un effet de lumière à la dernière minute et s’en sert. Sinon, on crée un terrain de jeu pour les acteurs. »

À l’instar de ses films et de Big Little Lies, la musique joue un rôle de premier plan, notamment à travers Alan (Henry Czerny), beau-père de Camille, elle-même toujours branchée sur son téléphone à la vitre fracassée.

« Mon plaisir, c’est d’intégrer la musique au coeur du récit, dans la vie des personnages, même quand ce n’est pas moi qui écris le scénario. À l’exception d’une scène, j’ai choisi toute la musique. J’aime trouver qui va faire jouer quelle musique. Notre but, c’était d’entrer dans la tête de Camille. Pour Camille, la musique est une façon de s’évader de l’intérieur », conclut Jean-Marc Vallée, qui prendra une pause de six mois avant d’aller tourner son prochain film aux États-Unis.

Sharp Objects / Sur ma peau

HBO, dimanche, 21 h / Super Écran, dimanche, 21 h (dès le 12 août)