«Soupçons»: le «true crime» à son apogée

En 2018, la plateforme Netflix, forte du succès phénoménal de «Making a Murderer» (2015), offre à ses abonnés une version mastérisée des épisodes originaux de «Soupçons» agrémentée d’un prologue de trois nouveaux épisodes.
Photo: Netflix En 2018, la plateforme Netflix, forte du succès phénoménal de «Making a Murderer» (2015), offre à ses abonnés une version mastérisée des épisodes originaux de «Soupçons» agrémentée d’un prologue de trois nouveaux épisodes.

Le 9 décembre 2001, l’auteur de polars américain Michael Peterson compose le 911 afin d’annoncer qu’il vient de découvrir au pied de l’escalier de sa résidence sa deuxième épouse, Kathleen, gisant inconsciente dans son sang. Lorsque les premiers secours arrivent, la femme est morte et le sang a séché depuis longtemps. L’homme devient très tôt le suspect principal et l’affaire fait les délices des médias locaux.

Peu de temps après, HBO et Canal + commandent un film de deux heures sur cette saga judiciaire au réalisateur français Jean-Xavier de Lestrade, lauréat d’un Oscar en 2002 pour Un coupable idéal, documentaire portant sur un adolescent afro-américain injustement accusé de meurtre. Le cinéaste ne se doutait pas, qu’à l’instar de Truman Capote avec son roman true crime De sang-froid en 1966, il allait créer un nouveau genre : la série documentaire true crime.

Une saga de 17 ans

Ayant gagné la confiance des avocats et de la famille Peterson, Jean-Xavier de Lestrade, passionné par cette sombre affaire, filme des centaines d’heures de discussions. Au fil des années, les coups de théâtre se multiplient. En 2003, Michael Peterson est jugé coupable de meurtre et condamné à la prison à perpétuité.

En 2004, même si HBO a quitté le navire et que sa boîte de production fait faillite, le cinéaste livre une série documentaire de huit épisodes de 45 minutes, Soupçons (The Staircase). Or, l’affaire Peterson prend une nouvelle tournure puisqu’en 2011, l’écrivain est libéré sous caution. À sa série devenue culte, Jean-Xavier de Lestrade ajoute un nouveau chapitre de deux heures en 2013, « Soupçons : la dernière chance ».

En 2017, Michael Peterson doit subir un nouveau procès, mais celui-ci est annulé. En 2018, la plateforme Netflix, forte du succès phénoménal de Making a Murderer (2015), série documentaire tournée sur dix ans par Moira Demos et Laura Ricciardi, offre à ses abonnés une version mastérisée des épisodes originaux de Soupçons agrémentée d’un prologue de trois nouveaux épisodes.

Sur différentes tribunes, Jean-Xavier de Lestrade, qui souhaite maintenant se consacrer à la fiction, a affirmé ressentir une sensation d’inachevé. Qui sait s’il n’y aura pas d’autres épisodes si cette saga judiciaire ne connaît pas d’autres rebondissements.

Une voie ouverte par O.J.

En créant la série documentaire true crime, Jean-Xavier de Lestrade a pour ainsi dire changé le visage de la télévision et révélé le côté sombre des téléspectateurs. De fait, après s’être repu pendant des années de séries policières de fiction inspirées de vrais crimes, telles les franchises à succès deDick Wolf, Law Order et Chicago Fire, les spectateurs, sans doute sous l’influence de la téléréalité, veulent du vrai. Finies les séries où l’on résout un meurtre en moins d’une heure chaque semaine avec des personnages pittoresques travaillant avec de l’équipement à la fine pointe de la technologie sur fond de musique pop ou rock à la Bones, CSI ou NCIS !

Photo: Netflix Une scène de «Soupçons», du réalisateur français Jean-Xavier de Lestrade

Qui n’était pas rivé à son écran le 7 juin 1994 alors qu’O.J. Simpson, acteur de la franchise L’agent fait la farce et ex-star du football, fuyait à bord d’une Ford Bronco blanche les policiers qui le soupçonnaient des meurtres de son ex-femme Nicole Brown et de son ami Ronald Goldman ? Qui ne se souvient pas de son spectaculaire procès que plusieurs ont suivi avec le même engouement qu’on suit la quotidienne District 31 ?

Plus de deux décennies plus tard, Simpson a fait l’objet de plusieurs séries et films, dont la série mettant vedette Cuba Gooding Jr. dans le rôle-titre, Inside Look : The People vs O.J. Simpson, American Crime Story, d’Aaron I. Naar (2016-2017), gagnante d’un prix Emmy en 2016, et le documentaire-fleuve d’Ezra Edelman, O.J. : Made in America (2016), lauréat de l’Oscar du meilleur documentaire l’an dernier.

Fleurant la bonne affaire, Dick Wolf a même changé sa technique et renouvelé Law Order, transformée en série d’anthologie de vrais crimes ayant bouleversé l’Amérique, Law Order : True Crime, laquelle portera sur les frères Menendez, accusés d’avoir tué leurs parents en 1989.

Catharsis ou schadenfreude ?

Pourquoi donc s’intéresser à des histoires scabreuses, sordides et sanglantes ? De la même manière dont certains raffolent les films d’horreur, c’est une façon d’apprivoiser ses propres peurs, ses pires craintes sans danger — sauf peut-être celle de ne plus dormir la nuit pour cause d’écoute en rafale.

Mieux encore, les séries true crime offrent une plongée dans un monde que nous connaissons pour la plupart par le biais de la fiction pure et dure. Or, grâce à une série telle que Soupçons, on comprend mieux pourquoi les procès s’éternisent et pourquoi certaines affaires ne sont jamais résolues. Cela dit, il ne faut pas oublier que le tout est présenté selon le point de vue du réalisateur.

On satisfait aussi le voyeur ou l’amateur de potins en nous lorsque ces histoires de meurtres concernent des gens riches et célèbres, qu’ils soient accusés, comme O.J. Simpson ou l’homme d’affaires Robert Durst (The Jinx, d’Andrew Jarecki, 2015), ou victimes, comme Versace (Inside Look : The Assassination of Gianni Versace, American Crime Story) ou Tupac Shakur et Notorious B.I.G. (Unsolved, de Kyle Long, 2018).

Lorsque ces séries s’intéressent à des gens dits ordinaires, telle Amanda Knox (2016), de Rod Blackhurst et Brian McGinn, sur cette étudiante accusée puis acquittée du meurtre d’un autre étudiant en Italie, certains éprouvent une joie malsaine, ce que les psychanalystes appellent schadenfreude. Ainsi se réjouissent-ils de voir des gens semblables à eux succomber à leurs pulsions à leur place.

Construites comme des fictions avec ses bons et ses méchants, les séries true crime procurent encore plus de bonheur chez le spectateur lorsqu’elles présentent des récits qui continuent d’évoluer dans la réalité, comme c’est le cas avec Soupçons et Making a Murderer. Tandis qu’ils attendent impatiemment la prochaine saison, ils échafaudent leurs propres théories et hypothèses quant à la résolution de l’histoire en suivant le tout dans les médias. Comme quoi la réalité dépasse parfois la fiction.

Soupçons (V.F. de The Staircase)

Sur Netflix