«Pose»: célébrer un criant besoin de diversité

Si «Pose» apparaît comme une série progressiste et tout sauf conventionnelle, ne serait-ce que dans sa distribution, les sujets qu’elle aborde sont plutôt universels.
Photo: FX Si «Pose» apparaît comme une série progressiste et tout sauf conventionnelle, ne serait-ce que dans sa distribution, les sujets qu’elle aborde sont plutôt universels.

De partout, on réclame plus de diversité à l’écran. Que les minorités soient (mieux) représentées. L’appel a été clairement entendu par le foisonnant créateur Ryan Murphy (American Horror Story, The People v. O.J. Simpson). Pas moins de 108 personnes trans composent l’équipe de production de Pose, dont 31 personnages appartenant aux communautés LGBTQ : du jamais vu. Tout cela en plus d’accueillir la toute première femme noire trans (Janet Mock) à être scénariste pour une série télé.

Cette petite révolution télévisuelle se tisse en huit épisodes, le récit d’un New York des années 1980 scindé en deux. D’un côté, la haute finance et sa luxure dépeintes dans l’ascension fulgurante de Trump, durant l’ère Reagan. De l’autre, l’univers de la ball culture retranchée dans Harlem, au sommet de la crise du sida. Deux mondes en apparence des plus éloignés.

Pose nous plonge en plein cœur des « balls », ces soirées qui rassemblent des communautés underground LGBTQ racisées, représentées par différentes maisons (à la manière d’équipes sportives) pour compétitionner les unes contre les autres pour différents prix. Vêtues de vêtements plus extravagants les uns que les autres, elles tenteront d’impressionner les juges et le public. N’ayez crainte : que vous soyez adeptes de ces soirées ou que votre seule expérience de celles-ci se résume à avoir vu le vidéoclip Vogue de Madonna, vous y trouverez votre compte.

Chaque maison est tenue par une mère. Blanca Evangelista (M.J. Rodriguez) est l’une d’elles. Après avoir appris qu’elle est atteinte par le VIH, elle quitte la maison de l’impérieuse Elektra Abundance (Dominique Jackson), une femme autant guidée par son ego que hantée par ses insécurités. Blanca crée donc la maison d’Evangelista en réunissant des jeunes rejetés par leurs familles biologiques, dont Damon, un jeune homosexuel mis à la porte par ses parents, et Angel, une prostituée. C’est grâce aux charmes de cette dernière que les deux solitudes new-yorkaises vont finalement se rencontrer.

Photo: FX Si on dit qu’un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre, «Pose» fait oeuvre utile en rappelant le pouvoir subversif que peut avoir la télévision.

Stan Bowes (Evan Peters), notre guide au sommet de l’ostentatoire Trump Tower, est un jeune père de banlieue ambitieux, évoluant dans un décor à la Mad Men. Trump, entièrement invisible à l’écran, mais tout de même présent, représente ici l’archétype de la masculinité toxique, obsédé par le statut social, l’argent et le pouvoir. Malgré une volonté sans équivoque d’obéir aux diktats de la Trump Organization, Stan tente néanmoins par tous les moyens de fuir son présent pour se réfugier auprès d’Angel.

Si Pose apparaît comme une série progressiste et tout sauf conventionnelle, ne serait-ce que dans sa distribution, les sujets qu’elle aborde sont, eux, plutôt universels. Au cœur de la trame narrative se retrouvent des valeurs familiales, d’ambition, d’acceptation et d’amour, au service d’une écriture mordante et incisive. Si chacun ne peut évidemment se reconnaître, par exemple dans des histoires de discrimination contre des personnes trans au sein même de la communauté gaie, tous se laisseront gagner par ces attachants personnages interprétés avec grande sensibilité et justesse. Une vérité à ce jour rarement vue à la télévision.

Nouveau paradigme

La question de l’inclusion est, sans surprise, omniprésente et permet de bousculer les normes de l’intégration d’une diversité dans l’art. Un pari risqué, mais ô combien réussi, considérant que 95 % des actrices n’avaient jamais joué. Présentant le miracle quotidien de personnes depuis longtemps dépossédées du contrôle de leurs propres histoires, Pose illustre à la manière d’une lettre d’amour à la ville de New York ce que représente le fait d’être une femme trans noire, pauvre dans une ville dictée par l’embourgeoisement, la drogue et les ITSS.

Autres révolutions, ce sont des personnages trans qui donnent desleçons d’authenticité et de confiance en soi à des protagonistes cisgenres. Pour une (trop) rare fois à la télévision, l’homme blanc hétérosexuel agit ici au service des femmes. Une véritable ode à ces personnes qui, au travers d’une épidémie, de la violence et des rejets familiaux, sont arrivées à se créer une communauté dans une Amérique qui a vu, l’an dernier, 26 personnes trans tuées, dont la moitié étaient des femmes afro-américaines.

Alors que plusieurs ont accusé dans le passé le président Reagan (1981-1989) d’avoir du sang sur les mains à cause de sa gestion catastrophique et insensible de la crise du sida, on semble évidemment forcé d’y voir un commentaire sur le traitement que le président Trump réserve aujourd’hui aux personnes transgenres. Notamment en limitant leur droit de servir dans l’armée, en présentant un budget proposant de couper les fonds alloués à la lutte contre le VIH/sida et en annulant une orientation protégeant les jeunes transgenres dans les écoles.

Si on dit qu’un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre, Pose fait donc oeuvre utile en rappelant le pouvoir subversif que peut encore avoir la télévision. Alerte au divulgâcheur : ils s’en sortiront. Plus forts, même.

Poursuivre l’exploration

Paris Is Burning (1990). Grand Prix du jury du Festival de Sundance, ce documentaire aussi culte que controversé sur la Ball Culture de Harlem offre une riche réflexion sur la société américaine et explore les rapports qu’elle entretient avec ses minorités raciales et sexuelles.

Strike a Pose (2016). Vingt-cinq ans après le documentaire de Madonna Truth or Dare, les danseurs de la tournée Blond Ambition se racontent. Sur scène, ils brisaient tous les tabous alors que derrière le rideau, ils cherchaient le courage d’être eux-mêmes.

Angels in America (2003). Adaptée d’une pièce lauréate d’un prix Pulitzer, cette minisérie de HBO offre une représentation brutale du sexe et de l’homosexualité, à l’ère du sida, sous Ronald Reagan. Une histoire profonde sur la façon dont les humains changent et comment la société réagit à ces changements.

Pose

FX, dimanche, 21 h