«The Fourth Estate», infiltrer le «New York Times» à l’ère Trump

<em>The Fourth Estate</em> met notamment en avant Dean Baquet, rédacteur en chef du <em>New York Times</em> depuis 2014.
Photo: Crave TV The Fourth Estate met notamment en avant Dean Baquet, rédacteur en chef du New York Times depuis 2014.

Les nouvelles, comme les lois décrites par Bismarck, se rapprochent des saucisses en ce sens qu’il vaut peut-être mieux ne pas être là quand elles sont fabriquées. Il suffit de passer quelques jours dans un média pour s’en rendre compte. Même si on se soigne un peu collectivement, il y a par exemple encore une assez forte concentration de cynisme dans une salle de presse, bien évidente avec l’humour noir qui suit l’annonce d’un mort.

La série en quatre épisodes The Fourth Estate passe pour ainsi dire de l’autre côté du comptoir à charcuteries pour suivre ce qui se passe dans la fabrique à nouvelles du prestigieux New York Times (NYT), vraisemblablement le meilleur journal du monde.

La production de la chaîne Showtime couvre les 100 premiers jours du gouvernement Trump (premier épisode), le congédiement du directeur du FBI Comey (deuxième), les réactions aux affrontements racistes de Chalottesville (troisième), et la mise en accusation de l’ancien conseiller trumpien Michael T. Flynn en parallèle de la montée du mouvement #MeToo (quatrième). Une des dernières scènes montre la célébration de trois prix Pulitzer obtenus pendant l’année documentée.

Le sujet du média en épiant un autre est vu et revu. La fabuleuse banque de données de la USC Annenberg sur l’image du journalisme dans la culture populaire liste 216 documentaires américains filmés depuis un siècle sur l’état des médias d’information.

Seulement, dans ce 217e cas, le contexte décuple l’intérêt pour les coulisses des médias d’information. D’abord parce que le journalisme se transforme profondément avec la révolution numérique et l’effondrement de son modèle d’affaire bicentenaire. Ensuite, parce que la présidence de Donald Trump fournit une matière immensément riche, y compris en attaquant constamment la presse et la vérité.

La série commence le jour de l’assermentation, le 17 janvier 2017. Le nouveau président y continue ses attaques partisanes contre le système politico-médiatique en parlant d’un « carnage ». L’éditeur du NYT, Dean Baquet, personnage central du portrait de groupe avec journalistes, comprend immédiatement que son équipe s’engage sur un parcours en montagnes russes qui durera des années.

« Nous avons un président très à l’aise avec le fait de ne pas dire la vérité, lance-t-il. Nous avons une gauche sourde aux arguments de l’autre bord et une droite qui n’en pense pas moins. Et toutes les parties scrutent les histoires pour comprendre où nous avons échoué. Je crois que ce sera un test important pour nous de plusieurs façons. C’est une histoire compliquée à couvrir. Il est tellement atypique, il est entouré de personnes tellement atypiques, que ce sera difficile de le couvrir. Mais je dois le dire, ce sera excitant. Les grandes histoires balaient tout le reste, non ? »

Une obsession

Encore faut-il de grands raconteurs pour les suivre et les relayer.

Le NYT a embauché Maggie Habermann, qui a couvert Donald Trump pendant vingt ans pour un tabloïd new-yorkais. Une reporter d’exception parmi d’autres. Elle est arrivée en 2015 dans la grande maison de presse, et quand le magnat de l’immobilier s’est lancé à fond en politique, elle a demandé d’être assignée à sa couverture. Dans une scène, elle explique à ses collègues que cet homme ambitieux et teigne a toujours été obsédé par le NYT et que la relation d’amour-haine ne devrait pas changer maintenant qu’il est président.

Le menteur en chef ne leur rend pas la vie facile. Il les accuse d’inventer des nouvelles, des « fake news ». Il les qualifie d’« ennemis du peuple », comme il le dit pour la première fois à une convention conservatrice, dès février. Des journalistes, dont ceux du Times, sont ensuite interdits des conférences de presse.

Le documentaire À la une du New York Times (Front Page) suivait la section médiatique du journal en 2010 en documentant la crise des médias traditionnels. C’était presque une autre époque. Fourth Estate élargit la perspective. On comprend que le vieux journal est devenu une plateforme multimédia qui réagit vite en ligne et multiplie les productions médiatiques, y compris avec des productions internes multimédias qui couvrent la couverture. On se retrouve donc parfois avec un documentaire filmé couvrant une émission de radio couvrant le travail du Times.

Cette mise en abyme ne doit pas faire oublier l’essentiel du sujet réel concentré dans le titre. Le documentaire met en évidence les rapports conflictuels entre les différents pouvoirs : l’exécutif autour du président ; le législatif contrôlé par les républicains ; le juridique et le policier constamment impliqués dans les décisions, enquêtes, les scandales ; et puis les médias qui surveillent tout le monde et se retrouvent dans la mire en rétroaction. Quelqu’un a parlé d’hypermédiatisation ?

L’histoire de l’intervention de la Russie dans les élections commence à gonfler une vingtaine de jours après l’inauguration. Le documentaire expose certains rouages de la très efficace mécanique d’enquête. La réalisatrice Liz Garbus réussit à faire sentir le mélange d’urgence et de patience, d’excitation et d’exacerbation qui taraude les limiers sans jamais éventer leurs méthodes ni trahir leurs sources, évidemment.

Les journalistes se réunissent, ciblent un problème, déterminent un angle, parfois extrêmement compliqué à fouiller, chacun repart de son côté, lève ses lapins et le résultat miraculeux se produit presque à tout coup. La discipline de vérification des faits s’expose comme elle est, minutieuse, maladive, obsédée, tout comme la grandeur du travail d’équipe et de l’esprit de corps.

La compétition intermédiatique s’avère aussi extrêmement profitable et stimulante. Pour le NYT, comme à l’habitude, comme au temps du Watergate et de la guerre du Vietnam, la concurrence se concentre au Washington Post (WP). « Les gens me disent que c’est merveilleux de nous voir en compétition. Pas quand le WP nous bat », résume Elizabeth Bumiller, chef du bureau de Washington du NYT.

Baquet explique aussi que les institutions médiatiques capables d’abattre de tels travaux ont de moins en moins de moyens, puisque les géants du Web siphonnent les revenus de publicités. « J’ai besoin de reporters, dit-il au deuxième épisode. Pour les embaucher, je dois réduire les coûts. » Il prend sur lui de comprimer le nombre de pupitreurs en rachetant des contrats, ce qui déclenche des réactions des syndiqués.

Transparence bien ordonnée commence par soi-même. Le travail cherche en filigrane à redonner de la crédibilité au quatrième pouvoir pour exposer sa raison et sa manière d’être. Reste qu’au total, on se retrouve avec le portrait d’une exemplaire machine à saucisses informationnelles qui plaira surtout aux passionnés et aux convertis.

The Fourth Estate

Disponible sur Crave TV ou les dimanches à 20 h sur Showtime.