Félix, je me souviens

«Il faut se garder une petite gêne si on est tenté de parler pour Félix, parce qu’il est resté complexe et libre jusqu’à la fin», croit Hugo Latulippe, ici en conversation avec Nathalie Leclerc, la fille du monument québécois.
Photo: Esperamos «Il faut se garder une petite gêne si on est tenté de parler pour Félix, parce qu’il est resté complexe et libre jusqu’à la fin», croit Hugo Latulippe, ici en conversation avec Nathalie Leclerc, la fille du monument québécois.

Après avoir entendu le cinéaste Hugo Latulippe (Ce qu’il reste de nous) dire à la télévision que « les Québécois n’avaient pas commencé à voir la beauté de leur pays », Nathalie Leclerc l’a contacté parce que cette phrase lui rappelait des propos qu’avait déjà tenus son père. Dans la foulée, la fille de Félix lui dévoile que sa mère, Gaétane Morin, vient de découvrir dans un placard une boîte d’archives de 8 mm. Hugo Latulippe se rend alors à l’île d’Orléans afin de voir ce qu’il peut en faire.

« Félix est apparu dans toute sa magie dans ces petits moments intimes volés, se rappelle le réalisateur. En fait, la plupart de ces images ont été tournées par Gaétane Morin, la deuxième femme de Félix, décédée en avril dernier. J’aurais pu faire plusieurs films ou une petite série parce qu’il suffit de frapper à la porte de ses amis, comme Jean-Pierre Ferland, Gilles Vigneault ou Robert Charlebois, pour avoir des histoires, des histoires et des histoires. Avant de faire le film, j’ai relu toute l’oeuvre de Félix Leclerc et plusieurs biographies ; je pensais tout savoir, mais de nouvelles histoires sont ressorties. »

Ainsi, Hugo Latulippe a notamment découvert la technique de son jeu, la richesse et l’imprévisibilité de ses rimes, sa façon de se défiler devant les questions des journalistes, ses influences tziganes, son admiration pour Django Rheinardt et la musique russe, comment il a influencé Georges Brassens et Leonard Cohen. « J’aurais pu développer des quarts d’heure juste là-dessus ! J’ai grandi dans une maison où il y avait du Félix, mais à un moment donné, on prend une distance par rapport à ces grands-là et on a l’impression de les connaître. Félix était un être complexe. »

Ponctué des archives, Félix dans la mémoire longtemps donne la parole à divers artistes et personnalités ayant connu ou admirant le patriarche de la chanson québécoise. Défilent ainsi dans ce documentaire qu’a diffusé Télé-Québec en décembre 2016 les Jean-Pierre Ferland, Gilles Vigneault, Guy Latraverse, François Dompierre, Richard Séguin et Denise Bombardier, mais aussi les Louis-Jean Cormier, Vincent Vallières, Éric Lapointe, Monique Giroux, Betty Bonifassi et Catherine Major. Que ce soit à travers leurs témoignages ou leurs prestations musicales, on ressent le grand vide qu’a laissé Leclerc, décédé le 8 août 1988.

« On dirait que parler de Félix rend le monde fébrile ; l’émotion était palpable sur le plateau. Avec toute son intégrité, Félix incarne le soulèvement de tout un peuple et il demeure une sorte de phare pour les gens qui l’ont connu. On a parfois tendance à idéaliser le passé, mais on peut se permettre d’être inspiré par ce grand-là. Ma génération a besoin de revisiter Félix, mais je ne peux m’empêcher de penser à tous ces gens qui arrivent au Québec. J’ai plusieurs amis qui ne sont pas nés au Québec et pas mal d’entre eux ne connaissent pas Félix. J’ai l’impression que, pour partager le quotidien, il faut partager un certain socle culturel. Félix est un incontournable. »

Dans la foulée de Mai 68

Homme discret, jaloux de sa vie privée, Félix Leclerc ne se destinait certainement pas à devenir l’une des figures de proue du nationalisme dans les années 1970. Or, c’est en France que tout cela aurait commencé.

« Ça a été long avant qu’il soit nationaliste. Il a fallu les événements de Mai 68. À l’époque, il faisait des shows en France et il côtoyait beaucoup Georges Moustaki, qui lui aurait dit qu’il fallait qu’il fasse quelque chose pour les étudiants en France, qu’il prenne la parole. »

S’il incarne encore aux yeux de plusieurs Québécois un grand symbole nationaliste, il n’est pas sûr que Félix Leclerc adhérerait à cette idéologie dans le Québec d’aujourd’hui, selon certaines personnes l’ayant bien connu.

« Disons qu’il faut se garder une petite gêne si on est tenté de parler pour Félix, parce qu’il est resté complexe et libre jusqu’à la fin. Dans son Dernier carnet, il a exprimé des doutes, pas nécessairement sur la souveraineté, mais sur la manière d’y arriver. Je dois avouer que ça me rejoint, parce que la souveraineté doit être associée à un vrai projet de société, et quand j’entends parfois des souverainistes sur la place publique, je ne suis pas sûr que ce soient mes frères et mes soeurs… »

N’essuyant que des refus de la part des institutions depuis la sortie d’Alphée des étoiles (2012), Hugo Latulippe révèle qu’il aurait voulu faire un documentaire sur Félix à la manière d’I’m not There. « Le grand film sur toute l’histoire Félix reste à faire. J’aimerais le faire, ce grand film-là, mais je me suis battu pour le faire, comme je me suis battu dans les deux dernières années pour faire un film avec Gilles Vigneault, qui est malheureusement tombé à l’eau. Les institutions ne croient plus au documentaire et c’est pour ça que cette tradition est en train de mourir. »

Félix dans la mémoire longtemps

TVA, dimanche, 22 h