«The Handmaid’s Tale», la suite adéquate

Une scène de la deuxième saison de «The Handmaid’s Tale»
Photo: Bravo Une scène de la deuxième saison de «The Handmaid’s Tale»

Notre époque subit une sorte de fatigue culturelle des suites, meurt à petit feu des prolongements, croule sous les continuations et les tomes ajoutés aux volumes superposés aux saisons comme aux épisodes.

Que ce soit par paresse créative, par manque d’inspiration ou juste encore une fois par pur et simple appât du gain, peu importe la cause, l’effet paraît indéniable : notre temps vit des séquelles des sequels, engendre trop de séries en série.

Seulement, il ne faut pas tout mélanger. Oui, bon, il y a trop de Batman et de Spider Man, comme il y a eu beaucoup trop de saisons de The Good Wife, de Lost, de L’auberge du chien noir ou de Mémoires vives et pourquoi, pourquoi avoir créé le Ti-Mé Show ?

Mais remonter dans le temps pour exposer les racines de Breaking Bad dans la nouvelle série Better Call Saul a déjà beaucoup et bien donné. De même, le projet de poursuivre la série The Handmaid’s Tale se défend tout à fait, même une fois le roman de référence de Margaret Atwood épuisé par la première saison — un peu comme Game of Thrones a fini par rattraper et doubler les romans du cycle A Song of Ice and Fire.

La seconde saison de The Handmaid’s Tale qui arrive ces jours-ci sur différentes plateformes réalise en plus le fantasme courant des lecteurs d’un ouvrage adoré souhaitant prolonger le plaisir et connaître jusqu’à sa fin l’histoire de personnages laissés en plan.

Franchement, tout baigne et il n’y a rien à redire contre cette suite-là, enfin, contre les premiers épisodes visionnés. C’est toujours aussi brutal et dérangeant, encore plus sombre et dévastateur. Le roman dystopique a déjà été comparé à une sorte de 1984 raconté du point de vue des femmes, les opprimées comme les oppresseures. Cette ligne de fuite se prolonge tout en ouvrant sur deux perspectives présentes dans le premier volume, maintenant exploitées à fond : d’abord, un horizon enténébré pour tous, avec la répression globale, jusqu’au meurtre, propre aux sociétés totalitaires ; ensuite, une lueur d’espoir entretenue par la résistance de celles (et ceux) qui se tiennent debout, résistent et combattent en êtres libres.

La théocratie de Gilead

Photo: Bravo Emily, devenue Ofglen (Alexis Bledel), condamnée aux travaux forcés dans les colonies.

Faut-il vraiment rappeler le canevas de base ? L’histoire développe une vision hypersombre du futur proche des États-Unis d’Amérique. Les déchets nucléaires et les polluants chimiques font radicalement chuter le taux de fécondité et de natalité. Cette crise permet à des néopuritains de réussir un coup d’État pour installer une théocratie connue sous le nom de République de Gilead.

Les fondamentalistes chrétiens répriment toutes formes d’opposition, imposent des lois misogynes et forcent les rares femmes encore fertiles à devenir les « servantes » des dirigeants, un euphémisme. En période d’ovulation, ces esclaves sexuelles, mères porteuses forcées, se font violer par les commandants avec la complicité de leurs épouses nullipares.

L’auteure Margaret Atwood, qui a coproduit l’adaptation télévisuelle, a bien expliqué que sa projection dystopique s’appuyait sur des exemples réels tirés de l’histoire de l’humanité. Tous les éléments de sa société totalitaire ont existé sous une forme ou une autre. Ainsi, la pratique de l’engrossement par le viol s’inspire du chapitre 30 de La Genèse où Rachel, réputée stérile, offre à Jacob d’engrosser la servante Bilhah. Les révolutionnaires théocratiques de Gilead s’autoproclament d’ailleurs fils de Jacob.

Chaque servante est rebaptisée par son appartenance à un nouveau maître. Le récit suit l’histoire de June Osborne (Elisabeth Moss) devenue Offred (DeFred), dans la maison du commandant Fred Waterford, à Cambridge en Nouvelle-Angleterre. Dans le roman The Handmaid’s Tale, elle raconte son parcours à la première personne. La transposition télé conserve des extraits en voix hors champ.

#EllesAussi

Photo: Bravo June Osborne (Elisabeth Moss) devenue Offred (DeFred).

L’action de la nouvelle saison s’enchaîne directement, sans temps mort, exactement à partir de la finale précédente. On voit alors où est emmenée Offred enceinte mais rebelle. Ce n’est pas divulgâcher grand-chose que d’expliquer qu’elle rejoint ses consoeurs génitrices ligotées et bâillonnées, transportées comme du bétail jusque dans un ancien stade de baseball abandonné où les attend un échafaud collectif. On voit une ancienne pub géante pour Bank of America.

Tante Lydia, la vieille gardienne des jeunes porteuses, s’avère encore plus intransigeante, comme une jésuite aigrie. Elle applique la nouvelle loi de la théocratie avec zèle et cruauté. La très inquiétante Ann Dowd jouait avec la même force vilaine et convaincante un rôle similaire de tortionnaire en jupon dans The Leftovers. C’est d’ailleurs une autre force de cette série féministe de montrer que des femmes participent à l’exploitation des femmes, comme cela a souvent été, comme si la trahison des unes renvoyait par miroir à la solidarité des autres.

L’échappée sombre du livre originel permet par contre d’enrichir et de compléter le récit. La deuxième saison introduit plus de va-et-vient entre le présent d’Offred et le passé de June Osborne. Ce choix judicieux fournit des explications sur l’enchaînement des ruptures qui a mené graduellement de la république des États-Unis d’Amérique au régime oppressif de Gilead.

Passé, présent, futur

Les vrais de vrais États-Unis de Donald Trump suscitent beaucoup d’inquiétudes en ce moment. L’ancienne secrétaire d’État Madeleine Albright vient d’écrire un essai critique sur les dangers qui menacent sa société intitulé Fascism, tout simplement.

De même, quelque chose de l’esprit du temps se concentre dans cette histoire de totalitarisme théocratique et antiféministe. Encore une fois, une oeuvre forte du passé traitant du futur sert en fait à parler du présent. Le même télescopage temporel s’observe dans Westworld, série inspirée d’un roman des années 1970 qui dépeint un autre monde dystopique pour finalement tendre un miroir à notre société actuelle, avec là aussi la révolte des femmes opprimées en filigrane. La deuxième saison de cette autre grande oeuvre vient aussi de commencer cette semaine, à HBO.

Dans les deux cas, il ne semble évidemment pas forcé d’y voir des commentaires sur les agressions et harcèlements réels, ici et là, maintenant. La surabondance de suites dit certainement quelque chose de notre époque. La présence concomitante de deux oeuvres fortes sur ce sujet malheureusement essentiel aussi. Il y a du #MeToo dans l’air…


La fortune d’un livre

Une oeuvre encensée et populaire, c’est bien. Plusieurs déclinaisons du succès, c’est encore mieux. Le roman The Handmaid’s Tale de la Canadienne Margaret Atwood a connu une fortune exceptionnelle depuis sa parution en 1985. L’histoire de l’esclave sexuelle DeFred est déjà traduite en plus de 40 langues, écoulée à des millions d’exemplaires. Le roman figure au programme d’innombrables écoles et universités. Il a concouru pour plusieurs prix prestigieux, dont le Man Booker. La réputation qui a valu à son auteure une place depuis des années parmi les favoris pour le Nobel de littérature.

Le cinéaste Volker Schlöndorff en a tiré une adaptation en 1990 (notre photo). Puis sont venues des versions pour la radio (BBC en 2000 et CBC en 2002), en livre audio et pour la scène à plusieurs reprises et sous plusieurs formes depuis le début du siècle. The Handmaid’s Tale a été un opéra (Copenhague 2000), une pièce (Angleterre 2002), un ballet (Winnipeg 2013) et même un one woman show (États-Unis, 2015).

La transposition télé (Hulu) de The Handmaid’s Tale a été décrite par plusieurs critiques comme la meilleure série de 2017, avec un score de 92 % basé sur une quarantaine de commentaires professionnels du site Metacritic. Elle a remporté huit Emmy Awards.

Le fait que le prolongement intermédiatique se fasse à partir d’un roman de Margaret Atwood (qui a donné son accord) semble à vrai dire aller de soi. Cette auteure majeure a constamment scruté le rapport au langage, à l’histoire, à la vérité et au récit dans ses oeuvres mêmes. Dans son roman historique Alias Grace, sur une servante du XIXe siècle, adaptée l’an dernier pour la télé, elle a profondément interrogé l’intertextualité, la superposition des sources et ce que le récit fait de l’histoire.

Ces transpositions télévisuelles ont relancé l’intérêt pour les livres sur des femmes, du passé et du futur. The Handmaid’s Tale a regrimpé en tête des palmarès. Il figure encore en 188e place de la liste de tous les best-sellers d’Amazon, mais en 2e place (en version électronique) et en 10e (sur papier) des dystopies.

En passant, une autre très forte projection politique, 1984 de George Orwell, figurait cette semaine en 72e place des best-sellers toutes catégories d’Amazon, la plus grande librairie en ligne au monde. Brave New World d’Aldous Huxley est en 172e place, et Fahrenheit 451 A Novel, de Ray Bradbury, en 41e. Ce dernier a aussi fait l’objet d’une récente adaptation télé, pour HBO.

Photo: Bravo Emily, devenue Ofglen (Alexis Bledel), condamnée aux travaux forcés dans les colonies.
La deuxième saison a commencé mercredi au réseau Hulu aux États-Unis et débutera ce dimanche à Bravo au Canada, à 21h.