«Westworld 2»: les femmes se réveillent. Et ça va saigner.

La mégaproduction «Westworld» propose une profonde interrogation de ce qu’être humain veut dire à partir d’une entraînante histoire de parc de divertissement.
Photo: HBO Canada La mégaproduction «Westworld» propose une profonde interrogation de ce qu’être humain veut dire à partir d’une entraînante histoire de parc de divertissement.

«Le Devoir» poursuit une série intermittente proposant d’éclairer une émission de télé à partir d’une perspective philosophique. On se penchera cette fois sur «Westworld», qui nous revient dimanche avec l’une des suites les plus attendues de l’année télé, avec les nouveaux épisodes de «La servante écarlate» qui commenceront aussi ce mois-ci.

Une première très bonne saison, c’est bien. Une seconde excellente, c’est encore mieux. Et c’est exactement ce qu’offre la deuxième mouture de Westworld.

Sauf erreur, il ne semble rien exister de semblable dans l’histoire de la télévision. La mégaproduction futuriste — son budget oscille autour de 130 millions par saison —, d’une complexité labyrinthique, propose une profonde interrogation de ce qu’être humain veut dire à partir d’une entraînante histoire de parc de divertissement. Dans ce Westworld, des anthropoïdes (les « hôtes ») meurent massacrés et renaissent sans cesse, selon le bon plaisir des vrais de vrais humains (les visiteurs). Jusqu’à ce que des bribes de mémoire de ce cycle fournissent à certaines machines l’étincelle de conscience qui va complètement les transformer, eux et leur monde. On apprend d’ailleurs dans la suite que le complexe comprend six parcs thématiques.

Le récit de la première saison avançait en va-et-vient temporels jamais explicitement présentés comme tels. Il a fallu une armada de fans (merci les réseaux sociaux !) pour décortiquer les tenants et les aboutissants de ce jeu embrouillé exprès par ses concepteurs. En passant, un récapitulatif n’aurait pas nui pour respirer un peu avant de replonger en apnée.

Libre de penser

La nouvelle saison qui débute dimanche soir sur HBO, avec les deux premiers épisodes, va satisfaire les très hautes attentes des fidèles. La production creuse les enjeux, multiplie les intrigues, amplifie l’action. Ce qui donne une suite beaucoup plus dynamique, bourrée de scènes inquiétantes et violentes. Elle donne en plus à voir au-delà du parc de divertissement, jusque dans le passé de la compagnie et des créateurs de ce monde merveilleux et épouvantable.

Photo: HBO Canada Dolores (Evan Rachel Wood)

Cette ouverture spatio-temporelle permet de creuser le problème du rapport aux autres, au monde et à la réalité. La nouvelle mouture ouvre sur un échange entre le scientifique Bernard Lowe (Jeffrey Wright) et Dolores Abernathy (la toujours époustouflante Evan Rachel Wood), avant son réveil du sommeil dogmatique. Il lui raconte un songe, mais ajoute que les rêves ne signifient rien puisqu’ils ne sont pas réels. Elle lui demande ce qui est réel. Il répond : « Ce qui est irremplaçable. » La créature ne se satisfait pas de cette idée et son créateur lui confie qu’il s’inquiète de ce qu’elle est « ou de ce qu’elle pourrait devenir ».

Inquiétante et lucide prémonition. La première saison semblait fortement influencée par une vision kantienne de l’humanité fondée dans la conscience et les rapports à autrui. Pour Kant, l’humain se distingue par sa faculté de penser par l’entendement, de dire je et d’avoir finalement la notion de lui-même. De même, les androïdes paranoïdes parvenaient à mettre leur monde de l’Ouest à distance à travers leurs souvenirs pour finalement devenir libres de penser et d’agir.

La suite de l’histoire montre ce que les humanoïdes maintenant doués de raison vont librement choisir de faire de leur autonomie chèrement gagnée. À l’évidence, les anciennes machines n’ont pas l’intention de se soumettre à une « moralité rationnelle et universellement fondée », comme le veut la formulation kantienne. « Vous nous avez créées pour que nous devenions les jouets de vos désirs, dit calmement Dolores à un homme qu’elle s’apprête à tuer. Maintenant, vous allez devenir les jouets des miens. »

La conscience malheureuse

Une autre célèbre formule philosophique, due à Hegel celle-là, ramène l’histoire humaine à la dialectique du maître et de l’esclave. Dans cette opposition fondamentale, les humains se livrent entre eux une lutte de domination mortelle pour la reconnaissance de soi. Dans cette guerre sans pitié, celui qui renonce et fléchit devient le jouet de l’autre. Pour supporter sa condition, l’exploité se replie sur lui-même, nie la réalité et se laisse berner par les promesses d’un au-delà. Le christianisme concentre cette « conscience malheureuse ».

Photo: HBO Canada L’Homme en noir (Ed Harris)

Le personnage de l’Homme en noir (Ed Harris) évoque presque textuellement cette cruelle (ou réaliste ?) vision du monde dans une scène clé du deuxième épisode de Westworld. Il vient de sauver un robot et lui annonce qu’une vraie révolution est en marche par des hôtes libérés. Les Spartacus postmodernes se lèvent.

« Crois-tu en Dieu ? demande l’homme réel à l’homme-machine. Si tu y crois, tu crois aussi que tout ce que tu fais est surveillé par un oeil suprême. Et quand tu meurs, tes fautes s’alignent et un jugement est porté. Dans le vrai monde, ce n’est qu’une fable pour forcer les gens à bien se comporter, à payer leurs impôts et à ne pas découper leur voisin à la machette. »

La justification de l’existence du monde fantaisiste arrive alors. « Il fallait un lieu comme celui-là pour que les gens puissent pécher en paix, dit l’Homme en noir, hégélien enténébré. Mais nous les observions. Et nous allons demander réparation pour tous leurs péchés. […] Il n’y a qu’un problème : ce mouvement va nous mener à notre perte, tous. Nous serons tous morts, vraiment morts cette fois. D’ici là, nous pouvons prouver qui nous sommes vraiment. »

Une volonté de puissance

Dolores et Maeve Millay (Thandie Newton), extirpées de leur conscience malheureuse, sont en train d’assumer la rage qui bouillonne au fond d’elles-mêmes. La jeune fermière et la prostituée ont été violées, battues et assassinées à répétition. Elles sont maintenant animées par une volonté de puissance vengeresse et de conquête qui pourrait effectivement conduire à la fin des mondes en guerre, du leur mais aussi de l’autre, pourquoi pas. « On doit leur prendre ce monde et nous devons leur prendre l’autre aussi », dit Dolores, intelligence artificielle et maintenant consciente en révolte totale.

Crois-tu en Dieu ? Si tu y crois, tu crois aussi que tout ce que tu fais est surveillé par un oeil suprême. [...] Dans le vrai monde, ce n’est qu’une fable pour forcer les gens à bien se comporter, à payer leurs impôts et à ne pas découper leur voisin à la machette.

Le film 2001 : A Space Odyssey, qui a 50 ans cette année, a établi les fondements de ce genre de représentation en fiction des promesses et des menaces de l’intelligence artificielle. Le film Ex Machina (2015) a exploré récemment les mêmes pistes que Westworld, avec les mêmes questionnements raffinés, concernant les dangers fantasmés des machines qui pensent et agissent de manière autonome. Le dernier de la série Allien, Allien : Covenant (2017), a aussi tourné dans ces eaux profondes avec la fin du monde au total.

Westworld peut en plus être relié au récent mouvement de dénonciation massive du harcèlement et des agressions contre les femmes. Dans cette série, à l’évidence maintenant, d’anciennes femmes esclaves expurgées de leur conscience malheureuse décident de se regrouper, de se révolter, de se venger de leurs anciens maîtres.

Pourvu que ça dure encore une ou deux saisons…

Westworld 2

HBO Canada, dimanche, 20h, à partir du 22 avril, ou sur demande à partir du 24 avril