Qu’est-ce qui faisait chanter Elvis?

La première moitié du documentaire «The Searcher» sera diffusée par HBO samedi prochain.
Photo: HBO La première moitié du documentaire «The Searcher» sera diffusée par HBO samedi prochain.

The Searcher, documentaire de facture exceptionnelle dont la première partie est diffusée ce samedi à HBO, analyse le phénomène Presley comme jamais auparavant : l’histoire de la longue quête d’un homme.

On est le 5 juillet 1954, dans le petit studio du Memphis Recording Service. Le documentariste a peu à montrer, à peine quelques photos de séance d’enregistrement qui n’ont pas été prises ce jour-là. Mais il y a le son. Elvis Presley, spontanément, durant une pause, histoire de détendre l’atmosphère et ses propres nerfs, se lance dans une version quasi hillbilly d’un morceau rhythm and blues d’Arthur Crudup, That’s All Right. Le contrebassiste Bill Black et le guitariste Scotty Moore embarquent vite fait, pas mécontents de se défouler : la session n’allait nulle part, et la recherche d’une bonne chanson pour le jeune homme de 19 ans n’en finissait plus. Derrière la console, Sam Phillips, le patron de la place et des disques Sun, s’exclame : « Je ne sais pas ce que vous faites, mais refaites-le ! »


Bruce Springsteen, en voix hors-champ, commente : « C’est la beauté de l’invention. Tu crées ce qui n’existait pas avant, tu mêles tout ce que tu connais sans t’en apercevoir, et il y a une étincelle, et puis une explosion… » Dans le montage, sans coupure apparente dans la musique, on est téléportés en juin 1968, dans les studios du réseau NBC à Burbank, en Californie, où Elvis, tout de cuir vêtu, bronzé, à la fois heureux et rugissant, réédite le Big Bang avec le même Scotty Moore, le batteur DJ Fontana et quelques amis. La séquence est électrisante, une renaissance. Treize ans séparent ces moments-clés. Elvis n’est pas monté sur scène depuis sept ans, confiné au tournage de films où il ne fait que changer de costume : pilote de stock-car, de hors-bord, d’avion… Que s’est-il donc passé durant toutes ces années ? Pourquoi reprendre au point de départ ? Que cherchait donc Elvis en 1954 ? Et en 1968 ?
 

Réponse composite

C’est ce que l’on tente de comprendre et d’expliquer durant les trois heures et demie de l’extraordinaire documentaire Elvis Presley : The Searcher. La narration est à voix multiples. Il y a les témoins de première ligne : sa compagne Priscilla Presley ; ses amis Jerry Shilling et Red West ; Steve Binder, le réalisateur du Elvis TV Special de 1968 ; Mike Stoller qui créa plusieurs des titres forts d’Elvis avec son compère Jerry Leiber (Hound Dog, Trouble, Jailhouse Rock). Il y a les musiciens et choristes : Scotty, DJ, mais aussi Cissy Houston et Ronnie Tutt, le batteur des dernières années, entre autres. Il y a des artistes de première importance, feu Tom Petty, Emmylou Harris, Robbie Robertson, Bruce, ainsi que des musicologues, journalistes et historiens. Tous pertinents, tous hors caméra.

C’est aussi par la bande-son que l’on entend le plus souvent Elvis, Sam Phillips, le gérant « Colonel » Tom Parker. Les entrevues filmées d’Elvis sont rarissimes. C’est le premier mérite du documentaire de Thom Zimny : en voix hors champ, les intervenants n’ont pas d’âge, et tout a lieu au présent du propos. Quand David Porter, compositeur maison chez Stax Records, parle d’Elvis adolescent comme d’un « étudiant qui ne savait pas qu’il allait à l’école en écoutant la station afro-américaine WDIA », on est au début des années 1950, pas dans une parade de vieux évoquant des souvenirs.

Que montre-t-on, alors ? Le documentaire diffusé en deux parties à HBO samedi prochain ne manque pas d’images. Une quantité phénoménale de photographies. Des films d’amateur jamais vus. Des actualités. Les passages d’Elvis à la télé. Des extraits choisis de scènes parmi ses 31 longs métrages. Et très, très peu d’images récentes : là un gros plan de console, là une route du Sud où l’on aperçoit de loin une bicyclette, des plans de l’intérieur et de l’extérieur de Graceland, la maison qu’Elvis acheta en 1957 pour sa mère, Gladys. C’est à peu près tout. Des archives, des enregistrements d’Elvis, une trame sonore par Mike McCready de Pearl Jam, et encore des archives. Le tout monté pour que l’on comprenne le plus clairement possible.

Que l’on comprenne quoi ? Les intentions, les motivations d’Elvis. Sa part de décisions. Elvis savait ce qu’il faisait en allant au Memphis Recording Service, savait que Sam Phillips avait lancé des disques de Howlin' Wolf et de Rufus Thomas sur son étiquette Sun. Elvis voulait deux choses : être une vedette de la chanson comme ses idoles Dean Martin et Mario Lanza, et plus encore, il fallait qu’il devienne riche. Les six mois que son père Vernon passa en prison au Parchman Farm, pendant lesquels sa mère se brisa le corps à laver des planchers, l’avaient marqué à vie. Dans le film Loving You, il détesta les jeans de son personnage : échapper à son destin d’ouvrier, c’était son obsession.

Maître dans le studio

Elvis voulut d’abord chanter dans un quatuor gospel : l’audition ratée lui restera sur le coeur. Quand vient le contrat chez RCA, au début de 1956, le producteur Steve Sholes est derrière la console, mais Elvis est de facto « son propre réalisateur ». « Personne ne faisait de suggestions à Elvis », précise Tom Petty. « Il n’avait pas inventé le rock’n’roll, mais son mélange de R’n’B, de country, de bluegrass, de pop de crooner, n’appartenait qu’à lui, et il le savait. » Le documentaire accole brillamment les versions d’origine et les versions d’Elvis : on entend la transformation, l’application naturelle de son principe de base, le « race mixing ». Une scène du film King Creole, où une voix de chanteuse noire lui fait écho dans Crawfish, le démontre parfaitement.

Cet instinct sûr dans les choix musicaux ne se transposera pas dans le reste de la vie d’Elvis, où l’insécurité de l’ancien pauvre lui fait accepter toutes les manoeuvres commerciales du Colonel. Ses contrats au cinéma lui procurant des revenus faramineux, il cesse de se produire en spectacle, chante ce qu’on lui demande pour agrémenter les scènes. S’il poursuit sa quête, c’est à travers des albums de gospel. Priscilla raconte : « À Graceland, Elvis écoutait du soul, du gospel, du folk, de l’opéra, mais évitait les succès du palmarès, les Beatles, les Stones. » Plus que jamais pendant la période de la machine hollywoodienne à imprimer de l’argent, Elvis cherchait, se cherchait. « La révolution qu’il avait déclenchée avait lieu sans lui… », constate un historien.

Le regain

L’Elvis TV Special de 1968 va lui redonner, pour quelques années, le contrôle de sa musique et de son destin. Bouleversé par les assassinats de Martin Luther King Jr. et de Robert Kennedy, il interprète If I Can Dream à la fin de l’émission. Puis enregistre des albums formidables de « southern soul ». Et retrouve la scène, accompagné par l’orchestre de ses rêves. « Personne avant Elvis n’avait eu à se demander comment une idole du rock peut vieillir, dit Tom Petty. He had no road map… »

Les résidences à Las Vegas, les tournées sans fin, lui coûteront son mariage et sa santé. Les moments de joie sur scène vont s’espacer. Le Colonel a repris les choses en main, vend sa marchandise. Dans son spectacle, note Springsteen, il poursuit quand même sa quête de la quintessence de la musique américaine à travers un medley qu’il a concocté, l’immense American Trilogy. « Il chante d’où il vient, ce qu’il est, c’est poignant. » Les dernières années, il chantera surtout sa douleur, dans Separate Ways, dans sa reprise tragique de Hurt. Quand Elvis meurt le 16 août 1977, il laisse 784 chansons enregistrées, et il a donné 1684 spectacles. Steve Binder : « La lumière dans ses yeux l’avait quitté. » Tom Petty : « Il n’était plus cet homme qui s’appelait Elvis Presley, il était devenu ELVIS… »

Elvis Presley : The Searcher

Un documentaire de Thom Zimny. HBO Canada, samedi, dès 20 h. Sur crave.tv dès le 20 avril