Y a-t-il trop de festivals consacrés aux séries télé en France?

Une scène de «Miguel», série d’Israël, en compétition officielle au festival Canneseries
Photo: Festival Canneseries Une scène de «Miguel», série d’Israël, en compétition officielle au festival Canneseries

Une recension en ligne liste 22 festivals consacrés à la télévision dans le monde. Vingt-deux, soit à peu près le nombre de festivals dits majeurs consacrés au cinéma rien qu’en Afrique. Et encore, ces 22 événements pour la télé les amalgament tous, du très niché South Uist, consacré exclusivement aux « médias celtiques », au plus inclusif festival de la Rose d’or, créé en 1961 en Suisse, géré par l’Union européenne de radiotélévision.

La France pèse très lourd dans ce petit lot planétaire avec un bon tiers de rassemblements pour le petit écran, dont ceux de La Rochelle et de Luchon. Le pays de Fort Boyard et de Plus belle la vie se permet même maintenant le luxe de placer en rivalité deux mégafestivals de télévision qui connaîtront leurs moutures inaugurales en avril, à Cannes et à Lille.

Cette étrange situation découle de la décision du ministère de la Culture de France, allié au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), gardien de l’audiovisuel français, de lancer l’an dernier un appel d’offres pour l’organisation d’un événement majeur international consacré aux séries de référence. Le ministère évoquait l’urgence de se positionner, « car la concurrence des États-Unis, de l’Angleterre ou de la Scandinavie montait ».

Photo: BBC America «Killing Eve» est une série américaine avec Jodie Comer et Sandra Oh.

Lille a remporté le concours et Cannes, perdante, a persisté malgré tout. On se retrouve donc avec deux regroupements festifs à quinze jours d’intervalle, juste avant la présentation du Festival de cinéma de Cannes (8 au 19 mai) et du festival de télévision de Monte-Carlo en juin.

« Ça ne me surprend pas tellement qu’on se retrouve avec deux, voire trois grands festivals consacrés aux séries, dit au Devoir le professeur François Jost, de la Sorbonne, grand spécialiste de la télé. Les séries sont très, très populaires. La série est devenue un objet culturel en voie de légitimation. C’est même marquant d’aller à Cannes organiser un festival de télé puisque Cannes, c’est le lieu par excellence de légitimation du cinéma. D’ailleurs, pour moi, aujourd’hui, il se crée beaucoup plus de choses sur le plan du récit en télévision qu’au cinéma. »

Le professeur britannique Alex Fisher, spécialiste des festivals de cinéma, répète que ces événements éphémères se fondent sur la connectivité sociale de partenaires du milieu et des publics. Pour assurer le succès de leur rassemblement, les organisateurs doivent le concevoir comme un rite de passage, une zone d’échange entre plusieurs intérêts, de celui des mégastars à celui de ses admirateurs, en passant par les producteurs, les distributeurs ou les satanés critiques.

Dans Sustainable Projections (2013), Alex Fisher rappelle aussi que la force d’un festival dépend de la « ressource film », à usage unique et autant que possible exclusif. Ce système ouvert repose en plus sur un renouvellement obligatoire et complet d’une mouture à l’autre. À lui seul, bon an mal an, le festival de Berlin programme 400 films. Les douze principaux festivals du monde se disputent férocement la présentation en primeur, voire en compétition d’environ 200 films, réputés la crème de la crème. Pour les plus prestigieux, même une sélection dans certaines catégories devient un enjeu, le prix étant un des rouages de la mécanique de légitimation.

Affinités sélectives

Cette logique peut-elle même se transférer en télé, malgré la surabondance de productions de séries dans le monde ? À eux seuls, les Américains en ajoutent quelques centaines par année.

« Le truc, c’est que c’est très compliqué d’avoir des séries premium avec des têtes d’affiche pour attirer du public et faire du buzz », répond au Devoir Pierre Sérisier, qui tient depuis des années de main de grand maître l’indispensable blogue Le Monde des séries. « Avec Lille et Cannes en même temps, ou presque, on se retrouve un peu dans une équation où tout le monde y perd. […] La situation met tout le monde sur les nerfs et cause énormément de tensions. »

La région Hauts-de-France a ajouté 5,5 millions au 1,4 million fourni par le CNC dans l’espoir de faire de Lille la capitale mondiale de la télé de qualité. Le Centre national du cinéma a d’ailleurs demandé aux producteurs français de réserver leurs créations les plus fortes à Lille.

« Du coup, vous êtes en France et il n’y a aucune série française en compétition à Cannes, note M. Sérisier. C’est à mon avis un tout petit peu embêtant. » Il ajoute que Lille a peut-être un avantage à cause du savoir-faire de Séries Mania.

La décision de Cannes de persister s’expliquerait en partie par une volonté de renflouer son traditionnel marché professionnel de la télé (le MIPTV), qui aurait perdu de l’attrait ces dernières années, selon le journaliste spécialisé. « Cannes vit des festivals, dit M. Sérisier. Pour aider le MIPTV, on lui a donc adossé Canneseries. Il vient s’encastrer un peu dans le MIPTV en dehors des heures de business pendant la journée. Les participants peuvent donc négocier des achats en journée et voir les séries en compétition en soirée. Il faut être honnête, au départ, c’est quand même une pompe à fric. »


Cannes: qui perd gagne

La ville de Cannes était de la paire des finalistes au concours national français pour organiser un festival international de télé. Elle ne l’a pas emporté, mais a décidé d’organiser quand même son propre événement. La première saison de Canneseries se déroulera du 4 au 11 avril. La compétition officielle oppose Aquí en la Tierra (Mexique), Cucciatore (Italie), Félix (Espagne), Killing Eve (États-Unis), Miguel (Israël), Mother (Corée du Sud), Lykkeland (Norvège), Die Protokollantin (Allemagne), Undercover (Belgique) et When Heroes Fly (Israël). Rien de France, donc. La programmation ajoute une compétition pour les webséries (avec deux participations québécoises : L’arène et Dominos), une trentaine de projections hors les murs, un forum de création et même une résidence d’écriture pour huit scénaristes.

Lille: qui perd gagne (bis)

Le concours du ministère de la Culture de France a été remporté par Lille, future « capitale mondiale des séries ». Elle s’est associée à Séries Mania, perdant du concours avec Paris qui sera donc transféré dans la ville gagnante. Séries Mania Lille Hauts-de-France sera présentée du 27 avril au 5 mai. Le programme prévoit des rencontres avec des vedettes, une centaine de projections et des compétitions. L’officielle rassemble Ad Vitam (France), American Woman (USA), An Ordinary Woman (Russie), Autonomies (Israël), Il Miracolo (Italie-France), Mystery Road (Australie), On the Spectrum (Israël), The Rain (Danemark), The Split (Royaume-Uni) et Warrior (Danemark). Les créations d’ici Sylvain le Magnifique, The Disappearance, Hubert et Fanny se retrouvent dans d’autres compétitions.
 

De la contradiction

D’un côté, le Festival de Cannes s’ouvre d’avantage aux séries télé, y compris celles uniquement diffusées sur les nouvelles plateformes numériques. D’un autre côté, le même festival impose que « tout film qui souhaitera concourir en compétition doive préalablement s’engager à être distribué dans les salles françaises ». Cette règle est applicable dès la présente édition qui ouvrira le 8 mai. Elle découle de la polémique créée l’an dernier par l’inscription dans la course de deux films produits par Netflix. Le pure player refusait de s’engager à les distribuer dans les salles françaises. Le festival, qui carbure pourtant à la médiatisation des stars, a aussi interdit les selfies des invités qui gravissent les célèbres marches du Palais.
 

De la profusion

Les films carburent aux festivals, et vice versa. L’encyclopédie Wikipédia recense plus de 400 événements festivaliers majeurs consacrés au cinéma dans le monde, dont la moitié dans les Amériques. Il y en a pour tous les genres, du cinéma de science-fiction aux comédies. Les festivals attirent l’attention sur les oeuvres qui y font sensation. Les rassemblements festivaliers peuvent aussi servir à créer l’image de marque d’une ville. Venise existe sans son festival de film, mais Canne est bel et bien connue mondialement grâce au sien. Plusieurs événements semblables ont aussi contribué à étendre la notoriété de petites villes, comme Annecy, capitale mondiale du film d’animation. Les festivals consacrés à la télé demeurent rares et restent en général conçus pour les professionnels, comme des marchés d’échange. Il existe même plus de festivals consacrés aux webséries qu’aux téléséries.