Arte povera

Dans «L’écrivain public», Sandrine Bisson est Jojo, une déficiente intellectuelle.
Photo: TV5 Dans «L’écrivain public», Sandrine Bisson est Jojo, une déficiente intellectuelle.

Beaucoup de pauvres ont la télé mais la télé n’a pas beaucoup de pauvres. On connaît la rengaine faisant du petit écran le miroir de la société. Les artistes et les artisans se présentent comme les faiseurs d’image de la collectivité, des producteurs de sens de la nation et de la conscience de ce coin de l’univers. Alors osons cette question de base : dans ce cas, pourquoi la télé québécoise ne reflète-t-elle pas davantage la réalité sociale québécoise en montrant plus de gens pauvres ? Ou juste du monde qui en arrache avec cette fin du mois qui leur revient sept fois par semaine ?

Le taux de faible revenu après impôt du Québec (8,6 % en 2014) demeure dans la moyenne canadienne (8,8 %). Les plus mal pris de ce peuple d’en bas se retrouvent dans quelques émissions télé. Sur une quinzaine d’années, on peut verser au dossier Les Bougon, c’est aussi ça la vie (en caricature bouffonne de déclassés magouilleurs) ou Olivier (sur l’enfance en familles d’accueil de l’animateur Josélito Michaud). Denys Arcand va faire revivre les deux « hobbos » de son téléfilm Joyeux calvaire (1996) dans quelques mois.

Ce serait tricher que d’ajouter Les Lavigueur, exposant la vie d’anciens pauvres devenus de nouveaux riches par le deus ex machina de la loterie. C’est par contre très juste de citer la téléréalité Naufragés des villes (ICI RDI, 2011), qui demandait à des cobayes ordinaires en pauvreté volontaire de vivre avec moins de 20 $ par jour.

Et puis il y a maintenant L’écrivain public. La deuxième saison se poursuit sur TV5.ca. C’est de la websérie, une production de pauvre, quoi.

La fiction, inspirée de la vraie de vraie vie professionnelle de Michel Duchesne, raconte la vie de Mathieu qui rédige des textes pour la clientèle d’un centre communautaire. Ses mots à lui parlent des maux des autres. Lui-même voit son poste menacé par les compressions budgétaires alors que le centre se retrouve dans la mire d’un promoteur immobilier.

« J’ai rencontré Michel il y a trois ans parce qu’il est scénariste et qu’il voulait me proposer un autre projet », explique Marco Frascarelli, producteur de Babel Films, maison de production derrière celle-là. « Il m’a parlé de son métier d’écrivain public dans un centre communautaire. J’ai accroché sur cette idée et j’ai proposé de faire cette websérie. »

Pour lui, le sujet qui se défend en lui-même permet en plus de déborder sur des problèmes sociopolitiques. « Au départ, ce n’était pas une préoccupation centrale et la 1re saison était moins ancrée dans le sujet de la pauvreté. Le réalisateur Éric Piccoli a mis sa touche personnelle et la 2e saison aborde plus en profondeur ces problèmes. Des pauvres, on va se le dire franchement, on n’en voit pas à la télé ou sur le Web. Les productions évitent un peu le sujet. Tout le monde est beau, bien habillé, bien logé à l’écran. Pourtant, la pauvreté existe partout autour de nous dans la vie. »

L’aveuglement volontaire

Toutes les productions médiatiques, ou presque, regardent ailleurs. La firme de courtage en information Influence communication a fait les comptes. En moyenne, bon an mal an, la cuisine occupe 18 fois plus de place que la pauvreté dans nos médias. La couverture des pauvres d’une année équivaut à la médiatisation de 150 secondes d’un seul match des Canadiens. En fait, quatre parts sur cinq de l’intérêt des médias pour la pauvreté au Québec proviennent de la Grande Guignolée des médias, qui concentrent alors tout leur amour intéressé pour l’indigence.

Photo: Showtime Les Américains ont «Shameless», qui décrit la très dysfonctionnelle famille de Franck Gallagher.

Le sociologue Benoît Coutu, spécialiste des questions de pauvreté, de marginalité et d’exclusion sociale, cite parfois les quelques reportages mais aussi les rares séries et films qui existent sur ces pénibles sujets dans ses cours universitaires. Il évoque Unité 9, où la pauvreté se retrouve en filigrane. Il parle de I, Daniel Blake de Ken Loach, Palme d’or 2016 à Cannes sur des pauvres malmenés par les services sociaux.

« Dans ce film, on voit les conditions de production des conditions sociales, la vulnérabilité des gens, la vie fragilisée et évidemment le labyrinthe administratif pour être pris en charge avec une certaine moralisation, dit M. Coutu. Selon le cliché, il y a le bon pauvre qui fait tout pour s’en sortir et le mauvais pauvre qui exploite le système. Mais je comprends bien que le sujet n’est pas sexy et est difficile à vendre. »

Et ailleurs ?

En fait, tout se vend, même ça. Les Britanniques osent la pauvreté en spectacle. La réputée BBC a imaginé Britain’s Hardest Grafter en 2015 pour mettre en compétition 25 pauvres pour un prix de 30 000 $. Une pétition a tenté en vain d’arrêter ce jeu décrit par ses détracteurs comme une version de The Hunger Game.

The Great British Benefits Handout,de la chaîne privée Channel 5, suit des familles de chômeurs recevant d’un coup toutes leurs prestations sociales d’une année afin de suivre leurs choix économiques : un tel s’achète une console de jeu ; une autre invite sa famille au restaurant puis rembourse toutes ses dettes. Le show a été accusé de verser dans le « poverty porn » en créant moins pour susciter l’empathie que pour envenimer les préjugés.

Photo: BBC One Une scène de la série britannique «Happy Valley» de Sally Wainwright.

Les fictions britanniques donnent des leçons plus honorables. Les fabuleuses séries policières du Royaume dépeignent souvent des milieux populaires multipoqués, voire des régions complètes lourdement maganées comme dans Happy Valley. Call the Midwife (BBC One, ici à TQ), campée dans les années d’après-guerre, suit des sages-femmes dans les bas-fonds de Londres. La septième saison débute à PBS.

Les Américains, eux, ont Shameless (Showtime). En fait, ils ont emprunté cette émission aux Britanniques, mais bon. La version des États-Unis a commencé en 2011. La huitième saison vient de se terminer, fin janvier. La série décrit la très dysfonctionnelle famille de Franck Gallagher, père de six enfants.

Shameless, comme l’a décrite son créateur, Paul Abbott, c’est Roseanne, mais à la puissance 10, avec la pauvreté crasse des parcs de maisons mobiles mélangée à l’alcool dont est imbibé le père « pas col bleu, mais sans col ». En passant, la série Roseanne (1988-1997), sur une famille de la classe ouvrière de l’Illinois, reprend du service mardi à ABC, après deux décennies d’interruption.

Structure du mal

« C’est difficile d’extrapoler en fiction à partir de la réalité, dit le sociologue Benoît Coutu. Les Américains ne font pas de films ou de séries sur les rangées de tentes et d’abris en carton à Los Angeles. Shameless, ça reste l’histoire d’une famille où chacun essaie de se débrouiller en activant son génie caché. »

Pour lui, cette émission, malgré ses bonnes intentions, rappelle la puissance et l’hégémonie de l’idéologie néolibérale. « L’ensemble des représentations sociales de la pauvreté tourne toujours autour du bon et du mauvais pauvre, mais aussi de l’idée du self-made-man qui s’en sort par sa volonté. À la limite, c’est très moralisant pour la vraie pauvreté, qui concerne des conditions objectives rarement exposées. »

L’ensemble des représentations sociales de la pauvreté tourne autour du bon et du mauvais pauvre [...]. À la limite, c’est très moralisant pour la vraie pauvreté, qui concerne des conditions objectives rarement exposées. 

L’enseignant cite la baisse ou la stagnation des salaires, les délocalisations, les crises économiques, la spéculation immobilière, les blocages dans l’accès à l’éducation, la stigmatisation sociale, la honte même. Ces forces agissantes se combinent pour déclasser et avilir certaines catégories de la population.

Au total, s’il faut ne citer qu’une seule production exemplaire, c’est encore la série The Wire (Sur écoute, 2002-2008) qui se démarque du très grand lot. Le large portrait fictif de Baltimore aux qualités quasi documentaires a réussi à entremêler une histoire politique à des thèmes concernant la politique, l’éducation, les médias et la classe ouvrière. The Wire, cette très riche télé avec des pauvres et de la pauvreté systémique, est souvent décrite comme la meilleure série de l’histoire de la télé. Comme quoi, il peut y avoir beaucoup d’avantages à mettre un peu de pauvres dans la télé…

Portrait de groupe avec pauvres

Le premier Rapport mondial sur les inégalités publié en décembre par les économistes Thomas Piketty et Lucas Chancel établit que si la pauvreté recule globalement, les inégalités, elles, sont en constante et forte progression, avec des disparités nationales et régionales importantes. Une dizaine de pays industrialisés comptent le moins de personnes pauvres : tous les pays scandinaves, les Pays-Bas, la France, l’Irlande, l’Autriche et la Suisse. La Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale adoptée par Québec en 2002 visait l’entrée dans ce club sélect en 2013. Objectif raté. Par contre, le Québec maintient un niveau d’inégalité inférieur à celui des autres provinces et de certains pays européens, dont le Portugal, l’Italie, l’Espagne et la Grèce. Le rapport du Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion utilise la mesure du panier de consommation pour suivre les situations de pauvreté afin de comprendre la couverture des besoins de base. Au Québec, selon cette mesure, on observe une diminution du taux de faible revenu, passé de 10,8 % en 2002 à 8,6 % en 2007, puis une remontée à 9,4 % en 2014.