«Les Canadiens errants»: arrêts sur des déracinés

Pascal au pays de Kananaskis, en Alberta
Photo: Vincent Audet-Nadeau Pascal au pays de Kananaskis, en Alberta

« Les itinérants, on les voit, mais on ne les regarde pas ! » Le créateur et réalisateur de la courte série documentaire Les Canadiens errants, Vincent Audet-Nadeau (Les accrocheurs, La vie après la shop), en est venu à ce constat lorsqu’il a eu l’idée de ce projet, après avoir été témoin d’une agression au couteau entre deux itinérants à la station de métro Berri-UQAM à l’heure du dîner. « Personne ne réagissait. Les gens contournaient l’agresseur et l’homme qui essayait de se défendre. »

À travers les trois épisodes de la série, il a suivi pendant plusieurs mois le quotidien de trois francophones qui n’ont pas de domicile fixe : Robert à Ottawa, Jacques à Vancouver, et Pascal, un peu partout au pays. À ces trois personnages centraux s’ajoutent quelques « itinérants » et personnes aux prises avec des problèmes de logement, que l’on croise dans un épisode ou deux. « Mes personnages, tout ce qu’ils ont en commun, c’est un déracinement », explique le réalisateur, qui a consacré en tout presque trois ans à ce projet documentaire.

Itinéraire(s) chargé(s)

Vincent Audet-Nadeau a rencontré à Moncton celui qui deviendrait le personnage qui permettrait de lier tous les thèmes qu’il souhaitait aborder dans sa série : Pascal, un « pouceux » qui a traversé le Canada d’est en ouest une vingtaine de fois et qu’il compare à « un personnage de Jack Kerouac ». La série accompagne ce débrouillard verbomoteur, qui se qualifie lui-même « d’itinérant, mais avec un itinéraire très chargé » dans son périple à travers le pays, s’arrêtant dans des villes où il a ses habitudes, des amis, des petits boulots qui lui permettent de survivre.

Cet homme sans âge est un voyageur infatigable visiblement usé par la vie, mais résilient et habité par une joie de vivre qui force l’admiration. Il joue le guide, louvoyant à travers les méandres de la vie de sans-abri dans les grandes villes canadiennes où il s’arrête, aidant ainsi à mieux comprendre, du moins en partie, les causes de l’itinérance.

« Dans le premier épisode, Pascal dit que tout ce qu’il voit de commun chez les itinérants, c’est le manque d’amour », explique le réalisateur qui agit également à titre de narrateur de la série. « Ce sont des gens qui, à l’intérieur d’eux, sont blessés, brisés. » On le découvre assez rapidement à l’écoute des témoignages de Robert, ancien militaire ayant servi en Irak, atteint du choc post-traumatique, qui s’est retrouvé à la rue quatre ans plus tôt après avoir été expulsé de son logement, et du très sensible Jacques, enfant de la DPJ au lourd casier judiciaire, extrêmement méfiant envers les institutions et organismes d’aide. Il habite une tente dans un parc de Vancouver et passe ses journées à dessiner « de la science-fiction » et à fumer de la marijuana pour ne pas « péter les plombs ». On les suivra dans leurs efforts plus ou moins fructueux pour améliorer leur sort.

Une affaire de logement, mais pas seulement…

Ainsi, le premier épisode met en lumière le programme Logement d’abord, visant à trouver un toit aux itinérants pour ensuite intervenir sur les autres aspects de leur vie. Cette mesure de la SPLI (Stratégie des partenariats de lutte contre l’itinérance) instaurée par le gouvernement fédéral en 2014 a été très critiquée au Québec, « alors qu’elle a été vraiment présentée comme la panacée dans le reste du Canada », d’expliquer Vincent Audet-Nadeau. On rencontre dans la série quelques bénéficiaires de ce programme, qui leur a permis de s’extirper de la rue, mais qui ne leur a pas nécessairement permis de régler tous leurs problèmes…

Robert en est une illustration éloquente, lui à qui on a trouvé un toit grâce à ce programme et à sa persévérance, mais est laissé à lui-même depuis que son agente de logement a quitté son emploi. Le réalisateur critique cette approche qui donne l’impression que « la personne itinérante va rentrer dans le système et tout le monde va être content et tout va être beau ». « Il faut, comme collectivité, faire tout ce qu’on peut pour soutenir ces personnes-là, poursuit-il, mais d’abord et avant tout, il faut réaliser que ces personnes sont un miroir de ce qu’on est comme gang. »

Le deuxième épisode, consacré aux aléas de la crise du logement qui touche les grandes villes canadiennes, laisse un peu de place à deux personnages qui détonnent de ceux croisés dans le reste de la série. Willy-Michou est un journaliste burundais qui a trouvé refuge à Vancouver et a toutes les misères du monde à se trouver un minuscule logement malgré le fait qu’il ait un emploi. Sa femme et ses trois enfants s’apprêtent à venir le rejoindre…

Dans le premier épisode, Pascal dit que tout ce qu’il voit de commun chez les itinérants, c’est le manque d’amour

Grâce au soutien des membres de sa communauté religieuse, il arrivera à trouver un logement convenable, même si, dans un autre contexte, il n’arriverait pas à se le payer. À Toronto, on suit Allison, une femme qui a jadis connu la pauvreté et est devenue millionnaire grâce à la flambée des prix de l’immobilier. Elle possède plusieurs immeubles dans la région, dont certains qu’elle loue à des sans-abri. Après une tournée de quelques logements laissés dans un état pitoyable par ce type de locataires, son envie sincère de venir en aide à des gens dans le besoin est mise à mal.

Dans ce portrait global assez sombre arrivent par moments à poindre des rayons de lumière. Le dernier épisode, qui porte pourtant sur l’isolement social dont sont victimes les personnes itinérantes par rapport au reste de la société, peut laisser espérer que les choses iront mieux pour Jacques et Robert. Pascal, lui, reste égal à lui-même, toujours occupé à partir pour quelque part. Et aux dernières nouvelles, Vincent Audet-Nadeau, qui a montré à tous ses acteurs la série avant sa diffusion, confirme qu’ils vont plutôt bien.

Les Canadiens errants

RDI, mardi, mercredi et jeudi, 20 h