«Dans la peau du premier cameraman de guerre»: filmer la guerre, adoucir l’horreur

Les images de ce film sont l’œuvre d’un homme: Geoffrey Malins. Le premier caméraman de guerre britannique nous fait découvrir le conflit sous un angle inédit, avec son regard et sa vision de la Première Guerre mondiale.
Photo: TV5 Les images de ce film sont l’œuvre d’un homme: Geoffrey Malins. Le premier caméraman de guerre britannique nous fait découvrir le conflit sous un angle inédit, avec son regard et sa vision de la Première Guerre mondiale.

« La mort est partout. L’air en est imprégné. Les blessés, les morts s’accumulent dans les tranchées. »

Celui qui résume ainsi l’horreur ultime et futile de la Première Guerre mondiale, c’est Geoffrey Malins. Personnage aujourd’hui largement méconnu, il a pourtant joué un rôle important dans l’histoire du XXe siècle. Il a été le premier à tourner un documentaire, qui plus est sur un événement marquant de la grande boucherie de 1914-1918.

Cela se passait le 1er juillet 1916. Après près de deux ans de conflit, le front ouest est figé. Les troupes françaises, britanniques et canadiennes font face à l’armée allemande. Des centaines de milliers d’hommes sont coincés dans leurs tranchées, tandis que la guerre semble de plus en plus vouloir s’éterniser.

Dans le nord de la France, les commandements britanniques et français ont donc décidé de lancer une grande offensive pour percer le front. C’est ce qui deviendra la bataille de la Somme. Pétris d’orgueil, ils sont convaincus de pouvoir écraser les Allemands, même si le déclenchement de la bataille de Verdun en février 1916 prive leur action d’importantes forces vives.

Vendre la guerre

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Avant de lancer leur attaque, les Britanniques choisissent aussi d’utiliser le pouvoir de l’image pour « vendre » la guerre aux populations qui, à l’arrière, ignorent tout de l’ampleur de l’inhumanité de la première guerre industrielle de l’histoire.

C’est là qu’intervient Geoffrey Malins, caméraman qui a déjà tourné des images de la bataille des Vosges, en 1915. Ambitieux, il rêve de devenir le caméraman de guerre. Il accepte donc volontiers de rendre compte de l’assaut sur la Somme, en dépeignant d’abord une armée « merveilleusement organisée » avant l’attaque. Une armée dont les soldats feront sans aucun doute preuve d’une « détermination sans faille » et qui n’hésiteront pas à « donner leur vie pour la Couronne ».

Le discours tient bien sûr, à bien des égards, de la propagande pure. Mais peut-il concrètement en être autrement, à l’époque, alors que le contrôle sur la diffusion du « documentaire » appartient totalement aux autorités militaires ?

Le film produit, The Battler of the Somme (disponible sur YouTube), sera très largement diffusé. À l’époque, plus de 20 millions de personnes l’ont vu. Pour plusieurs, il est d’ailleurs le premier film vu au cinéma, en plus d’être le premier à présenter au public certaines facettes de la guerre de tranchées.

Son effet dans le monde sera retentissant, racontent d’ailleurs les différents historiens qui interviennent dans le documentaire relatant le contexte de l’époque, Dans la peau du premier cameraman de guerre.

Document unique

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Les images tournées par Malins constituent en outre un document historique unique sur les premières étapes de la bataille de la Somme. Il filme notamment la préparation d’artillerie, tandis que plus de 1,7 million d’obus sont tirés sur les tranchées allemandes, sur une période d’une semaine.

S’ensuivent quelques rares prises de vue de l’assaut du 1er juillet. Des images captées au péril de sa vie, avec un équipement des plus rudimentaires. La caméra, qu’il doit lui-même actionner pour faire tourner la bobine d’à peine quelques minutes, pèse plus de 35 kilos, incluant un encombrant trépied. On comprend mieux le tour de force réalisé par ceux qui ont produit la formidable série Apocalypseen utilisant les images de l’époque.

« J’espère que les images tournées aujourd’hui sont bonnes. Il faut faire voir cette horreur, cette boucherie », notera par la suite Malins. Lui-même en ressortira profondément marqué. Il faut dire que l’assaut initial a été un échec lamentable. Les Allemands, loin d’avoir été abattus, ont vivement répliqué aux soldats britanniques qui avançaient dans le no man’s land. Résultat : plus de 58 000 morts et blessés en une seule journée.

Geoffrey Malins déchantera après cette première journée, confronté aux milliers de blessés qui retournent péniblement vers l’arrière. C’est à ce moment qu’il filme une séquence, devenue célèbre, d’un soldat portant un camarade sur son dos.

Et s’il quitte ensuite le front, le commandement s’entêtera dans son aveuglement. La bataille de la Somme durera 140 jours et fera près de 400 000 morts et 600 000 blessés. Mais aucun gagnant.

Dans la peau du premier cameraman de guerre

TV5, lundi, 20 h 55